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Théâtre - L'imaginaire comme territoire

La seule compagnie de théâtre autochtone au Québec met en scène un Hamlet d'origine malécite

Solange Lévesque   29 mai 2004  Théâtre
À l'invitation de Jean-Frédéric Messier, Ondinnok, la seule compagnie de théâtre amérindienne au Québec, avait inauguré la série des 12 messes pour le début de la fin des temps (Momentum) avec Le Secret le mieux gardé d'Amérique d'Yves Sioui Durand. Invité à son tour par Ondinnok, Messier met en scène Hamlet le Malécite, écrit par Yves Sioui Durand.

«J'ai eu l'intuition de cette pièce il y a deux ans, alors que je dirigeais un atelier sur Hamlet à l'École nationale de théâtre. Je me sens très habité par les questions portant sur l'origine», explique Yves Sioui Durand, directeur d'Ondinnok, un vieux mot huron qui signifie «la vision intérieure, le désir secret de l'âme». Sioui Durand déplore les graves problèmes de transmission intergénérationnelle qui persistent dans la communauté amérindienne depuis la dernière phase de sédentarisation des autochtones, qui correspond aux années 70. «Le nomadisme était le mode de vie autochtone; depuis la Convention de la Baie-James, on a cessé d'être des propriétaires. C'est très grave, car la culture autochtone est dépendante du territoire, enracinée en lui.» Dans les communautés autochtones, 67 % de la population a moins de 25 ans, plusieurs sont victimes de la perte d'identité, il y a cinq fois plus de suicides chez les jeunes Amérindiens que chez les Blancs. «On a été normalisés sans que la transmission se fasse. Nos conditions de vie se sont améliorées, mais on a perdu notre spécificité. Une espèce d'omerta règne au sein des communautés. L'art n'a plus sa place; or on ne peut s'approprier un territoire qu'à condition de pouvoir l'imaginer.»

C'est le sujet d'Hamlet le Malécite. «Il existe, parmi les Amérindiens, un racisme interne face aux Malécites, nation méconnue originaire de la rivière Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. J'ai écrit cette pièce pour briser le silence, qui est un symptôme de la perte culturelle, la trace d'un échec politique et historique.» Dans la pièce, Dave, un jeune Amérindien en mal d'identité, veut faire du théâtre. «Il veut jouer Hamlet sans savoir qu'il est lui-même déjà Hamlet. Il réalise peu à peu que sa propre histoire l'a abandonné dans un monde marqué par des intérêts corrompus.»

Yves Sioui Durand s'interroge sur l'érosion continuelle de sa culture: «Comment être amérindien? Qu'est-ce que je veux devenir? Je ne me sens pas soutenu par le Québec sur le plan culturel. Les valeurs sous-jacentes à une culture sont profondes et se transmettent au delà des codes, des images et de l'identité.»

Pour lui, le modèle des villages autochtones est celui de la société dominante et ce qui se passe au Québec est révélateur de ce qui arrive dans le monde. «C'est le signal d'une disparition de l'humanisme accélérée par le rouleau compresseur de la mondialisation. Tout devient matière, ressource, argent. Pour nous, tout était réservoir de spiritualité; nous avions une conscience planétaire.»

Dave se pose des questions sur le racisme, l'identité de son père. Le spectre qui lui apparaît est celui de Léonard Pelletier, grand résistant autochtone emprisonné. Pour Dave, faire du théâtre est une question de survie, explique l'auteur.

Jean-Frédéric Messier s'intéresse à la culture des Premières Nations depuis quelques années. «On a travaillé de façon organique, à partir des idées d'Yves et des improvisations des interprètes; ça nous a permis de créer des personnages proches d'eux. Ils sont tous autochtones et certains viennent de très loin.»

La pièce se passe loin de Montréal, dans une communauté fictive, mais elle sera jouée dans un lieu non théâtral urbain, selon le désir d'Yves Sioui Durand. «On ne parle pas très souvent, au théâtre ou ailleurs, du sujet que la pièce aborde. Ce genre de projet hors norme, à l'écart des standards, me rend heureux; l'urgence des enjeux me plaît. Chez Ondinnok, chaque spectacle est un miracle. On ignore, et c'est dommage, la mythologie amérindienne millénaire qui répond au besoin de l'être humain de croire en quelque chose.»

Dave le Malécite, au dire des deux créateurs, mène une quête quichottesque d'identité culturelle. «Et moi, précise Jean-Frédéric Messier, je cherche à faire un théâtre nord-américain authentique, affranchi des codes culturels européens; mon expérience avec Yves est donc précieuse. C'est l'un des projets les plus fascinants auxquels j'ai travaillé.»

Hamlet le Malécite, du 1er au 19 juin, à l'American Can, 2030 du boulevard Pie IX. Renseignements: (514) 593-1990.
 
 
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