«Hurlevents»: les grandes marées

Sur ce plateau large et profond, les corps des comédiens sont positionnés avec un soin jaloux, ce qui donne naissance à des tableaux d’une sombre beauté.
Photo: Gunther Gamper Sur ce plateau large et profond, les corps des comédiens sont positionnés avec un soin jaloux, ce qui donne naissance à des tableaux d’une sombre beauté.

Au cours des 15 dernières années, de Couche avec moi (c’est l’hiver) à Cinq à sept en passant par Hotel Pacifique, Fanny Britt n’a cessé d’ausculter le désarroi amoureux de ses contemporains, d’en traduire la complexité dans un irrésistible mélange de délicatesse et de férocité. Une mission qu’elle prolonge ces jours-ci en signant Hurlevents, un poignant palimpseste au-dessus duquel planent des fantômes tourmentés.

Depuis la parution initiale des Hauts de Hurlevent en 1847, on dit que les temps ont changé, mais aimer ne semble pas plus simple à notre époque qu’à celle de Catherine Earnshaw et Heathcliff, les héros d’Emily Brontë. Dans l’appartement montréalais où Fanny Britt nous entraîne, les révélations fusent. Édouard (Benoît Drouin-Germain) est amoureux de Marie-Hélène (Catherine Trudeau), sa professeure de littérature victorienne, à qui il n’a pas encore osé déclarer ses sentiments. Isa (Emmanuelle Lussier-Martinez) entretient une liaison avec Paul, son professeur de littérature sud-américaine, évidemment marié. Catherine (Kim Despatis), qui habite le Bas-Saint-Laurent, débarque à l’improviste pour confier qu’elle est de moins en moins éprise de celui qui partage sa vie, et qui l’attend dans la voiture, Sam Falaise (Alex Bergeron). Quant à Émilie (Florence Longpré), prête à s’envoler pour l’Angleterre afin d’y poursuivre ses études, on apprendra de quelle manière Jeanne Burns l’a cruellement trahie.

Les aficionados des soeurs Brontë et les étudiants chargés de se plonger dans leur legs littéraire s’amuseront à débusquer les clins d’oeil, émouvantes allusions et astucieux parallèles, mais l’essentiel n’est pas là. Avec Hurlevents, Fanny Britt se sert de son engouement pour un récit qu’elle considère comme intemporel afin d’étudier son époque, et plus précisément les notions de vengeance et de pardon. On les voudrait intouchables, inaltérables, sacrés, souverains comme les grandes marées, mais les rapports amoureux sont bien souvent des rapports de pouvoirs soumis aux conventions les plus diverses. Sans porter de jugement, ni s’éloigner de ses personnages aux coeurs couverts d’ecchymoses, l’auteure aborde des sujets cruciaux : agression, harcèlement, violence et prédation en milieu universitaire, mais aussi dénonciation, éthique, féminisme et justice.

Claude Poissant, qui avait d’ailleurs mis en scène la toute première pièce de Britt, Honey Pie, épouse toutes les dimensions de Hurlevents, son réalisme et son onirisme, sa légèreté et son tragique. Avec Patrice Charbonneau-Brunelle (scénographie), Erwann Bernard (éclairages) et Nicolas Basque (son), le metteur en scène a imaginé un appartement aux proportions mythiques, un lieu fonctionnel et pourtant irréel, concret en même temps que spectral, à la fois contemporain et historique. Sur ce plateau large et profond, les corps sont positionnés avec un soin jaloux, ce qui donne naissance à des tableaux d’une sombre beauté.

Hurlevents

Texte : Fanny Britt. Mise en scène : Claude Poissant. Au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 24 février.