Pour la protection des mineurs… et des créateurs

Édith Patenaude, qui a joué en 2015 dans «Disparaître ici» (classée 16 ans), a l’impression que pour plusieurs artistes, c’est plutôt la nudité — «et il y a bien pire qu’un corps nu», selon elle — qui entraîne les restrictions.
Photo: Charles Fleury Édith Patenaude, qui a joué en 2015 dans «Disparaître ici» (classée 16 ans), a l’impression que pour plusieurs artistes, c’est plutôt la nudité — «et il y a bien pire qu’un corps nu», selon elle — qui entraîne les restrictions.

Contrairement aux films, les spectacles théâtraux ne sont pas systématiquement classés par groupes d’âge. Sur les scènes qui ne sont pas réservées au jeune public, il arrive pourtant que des pièces soient interdites ou déconseillées à certaines catégories de spectateurs. Cet hiver, dans les théâtres montréalais, au moins trois spectacles étaient ainsi annoncés pour un public « averti ».

 

En presque dix ans à La Licorne, une salle qui affectionne pourtant les oeuvres noires, c’est la première fois que son directeur, Denis Bernard, sent le besoin d’apposer une mise en garde sur une pièce. « Ce n’est pas une question que je pose systématiquement. » Mais en lisant le texte percutant de Catherine-Anne Toupin, il y a vu un « potentiel explosif ». Dans la brochure de saison, La meute est donc accompagnée d’un avis : destinée à un public de 16 ans et plus. Une façon, dit-il, de signaler au public : « attention, matériau à haute densité ».

 

Un avertissement que Bernard — en accord avec l’auteure — jugeait nécessaire, surtout à cause de la grande violence portée par les monologues de la pièce, une dénonciation du discours agressant. Tous les jeunes ne sont pas capables d’entendre ça, croit-il. Sans compter que le directeur doit tenir compte des possibles réactions de parents mécontents.

 

L’autre aspect important pour lui relève de la « protection » des interprètes. Les soliloques manient une langue très crue et certains adolescents, mal à l’aise devant les allusions sexuelles, tendent à rire devant les termes explicites. « Livrer des acteurs en pâture avec un discours mal compris, les exposer à être chahutés, voire à ce que la pièce devienne une comédie… Si je [programme] un discours comme celui de La meute, j’ai la responsabilité qu’il tombe dans les bonnes oreilles. C’est une question de respect. Pas de frilosité. »

 

Avis aux profs

 

Ces limites d’âge servent avant tout à cibler les groupes scolaires fréquentant les salles, à avertir les enseignants. Le directeur du Théâtre Denise-Pelletier, où le public est composé à 70 % d’étudiants du secondaire et du cégep, et où les benjamins peuvent avoir 13 ans, voit « une immense ouverture » chez le public adolescent. Claude Poissant concède toutefois qu’« il y a des pièces qu’on ne pourrait peut-être pas leur présenter parce que les professeurs ne les achèteraient pas. Mais je pense que tous les sujets sont abordables, il s’agit juste de savoir comment les transmettre. Si on arrive à transposer de façon inventive, plutôt que d’une manière très frontale, en général on peut aller dans la violence, dans le sexe, dans tout ».

 

Le directeur sait qu’il y a des limites à ce qu’il peut diffuser, surtout dans la grande salle, mais il n’a connu aucun problème avec sa programmation depuis qu’il est en poste. Sans doute aussi parce que lui-même, instinctivement, n’a pas tendance à aller dans ces zones-là. « J’ai toujours fait du théâtre devant ces publics [ados] et je ne me suis jamais empêché de faire quoi que ce soit. Mais je ne suis peut-être pas le plus trash… »

 

Une limite vague

 

Ces décisions de limites d’âge se prennent généralement tôt, avant que le spectacle n’ait pris forme, et dans l’ignorance de la façon dont la mise en scène gérera les éléments potentiellement problématiques. « La recherche de groupes scolaires commence souvent l’année précédente », explique Édith Patenaude. Son Titus, créé à Québec et qu’on verra au théâtre Prospero dès le 13 février, avait d’abord été annoncé pour « public averti » âgé d’au moins 16 ans. Une précaution entraînée par l’extrême brutalité de la pièce de Shakespeare adaptée, Titus Andronicus, avec viol et mutilations. Mais l’avertissement est tombé, la metteure en scène ayant finalement jugé plus intéressant d’évoquer l’horreur que de la représenter graphiquement.

 

Reste qu’elle se demande si un artiste devrait prendre en compte l’imaginaire du spectateur. « Est-ce mal de présenter à un [mineur] une oeuvre qui lui propose de développer dans son esprit une imagerie adulte ? Est-ce qu’on est responsable aussi de son imaginaire ? »

 

Toute cette question d’âge, une « demande des diffuseurs », embête visiblement la créatrice. Surtout lorsqu’elle doit, subjectivement, évaluer la limite d’interdiction : 16, 18 ans ? « C’est très flou ! Elle n’existe pas, cette charte des âges. C’est très embêtant, avec une oeuvre potentiellement violente, de savoir où tracer la ligne. »

 

Édith Patenaude a l’impression que pour plusieurs artistes, c’est plutôt la nudité — « et il y a bien pire qu’un corps nu » — qui entraîne les restrictions. Au printemps 2015, elle-même était associée à deux spectacles impliquant de la nudité totale : Disparaître ici, une cocréation à partir du sulfureux Bret Easton Ellis (classée 16 ans), et Selfie (18), de Sarah Berthiaume, où Patenaude et les autres acteurs devaient aller loin dans l’exploration du dénuement. Là se posait aussi la question du confort des interprètes. « Il y a une différence entre juste être nu sur scène, et être nu [en action]… »

 

Et le réel ?

 

C’est pour des motifs d’ordre légal que Christian Lapointe réservera aux adultes la première étape de son P.O.R.N. Portrait of Restless Narcissism, présentée à Québec le 23 février dans le cadre du Mois Multi, puis au théâtre La Chapelle, en mars. Comme son titre l’indique, le laboratoire cocréé avec la Canadienne Nadia Ross montrera du contenu à caractère pornographique. La restriction est mise en place pour protéger les créateurs : « Si un spectateur venait avec son ado et que celui-ci était exposé à ces images, ne serait-ce que durant 20 secondes, il pourrait décider de nous [poursuivre]. »

Livrer des acteurs en pâture avec un discours mal compris, les exposer à être chahutés, voire à ce que la pièce devienne une comédie… Si je [programme] un discours comme celui de La meute, j’ai la responsabilité qu’il tombe dans les bonnes oreilles. C’est une question de respect. Pas de frilosité.

Leur réflexion scénique porte justement sur l’omniprésence de la pornoculture. « La culture pop emprunte aux codes de la pornographie. Et le pourcentage du contenu Internet qui est de la pornographie est assez effarant. Donc, enfants ou adultes, toute la société n’a jamais été autant exposée à la porno. » Lapointe qualifie donc de « faux débat » la tentative de restreindre l’univers artistique : « Le réel dépasse de loin la violence qu’on peut retrouver dans les oeuvres, à mon avis. »

 

Même si elle reconnaît que « dans un théâtre, on est un peu pris en otage », ce paradoxe n’échappe pas non plus à Édith Patenaude. « Les jeunes ont accès à tout ce qu’ils veulent sur Internet. Et j’ai vu à heure de grande écoute, aux nouvelles, de vraies horreurs. Pourquoi dans les oeuvres de fiction, où on raconte l’horreur du monde, faut-il se poser des questions de restriction ? Je comprends qu’un parent veuille limiter l’imagerie que son enfant voit. Mais il y a quelque chose de légèrement hypocrite dans ces [limitations] : je ne pense pas que c’est au théâtre qu’un jeune va voir les plus grandes atrocités de sa vie… »