«L’homme éléphant»: l’imposant défi théâtral de Benoît McGinnis

Le comédien Benoît McGinnis juge qu’il n’a jamais porté un personnage aussi exigeant.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le comédien Benoît McGinnis juge qu’il n’a jamais porté un personnage aussi exigeant.

Sur scène, l’interprète d’Hamlet, de Being at Home with Claude et du récent Caligula est en quelque sorte devenu le comédien de choix des grands défis, des compositions extrêmes. Mais Benoît McGinnis juge qu’il n’a jamais porté un personnage aussi exigeant, sur le plan physique, que le rôle-titre de L’homme éléphant, qu’il s’apprête à incarner au théâtre du Rideau Vert, sous la direction de Jean Leclerc.

Contrairement à la célèbre adaptation filmique qu’en a tirée David Lynch, la pièce de l’Américain Bernard Pomerance s’en remet au seul jeu de l’acteur plutôt qu’à l’art du maquilleur pour suggérer la difformité de son protagoniste, inspiré par Joseph Merrick, un jeune homme de l’ère victorienne gravement défiguré par une maladie, qui fut cruellement exploité comme phénomène de foire, avant de trouver asile à l’hôpital de Londres. Dans cette pièce traitant « de discrimination, de jugement, de comment on accepte la différence », la monstruosité réside donc dans le regard des autres.

Pour ce « trip d’acteur », celui qui avait brillé en déficient intellectuel dans Avec Norm, de Serge Boucher — sur la même scène en 2013 —, a travaillé sa posture, sa voix. « Après, il y a toute l’émotion à faire passer, malgré un corps figé et un visage sans expression. » Les sentiments de ce personnage à la grande sensibilité doivent donc être transmis par les yeux, les intonations vocales, le souffle. « C’est dans les nuances, les petits détails. »

Un travail douloureux, puisque son corps tente de s’ajuster aux positions déformées qu’il adopte. Suivi par une massothérapeute, Benoît McGinnis bénéficie aussi des conseils de son camarade de scène Germain Houde, qui a lui-même campé Merrick en 1982 au théâtre du Nouveau Monde et en connaît le prix physique. « Il disait : “J’ai tellement eu mal !” » L’interprète qui souffre déjà sait qu’il aura des séquelles. « Mais ça fait partie de la game. Et je vais me faire traiter après, ce n’est pas grave (rires) ! C’est un rôle qui ne reviendra pas dans ma vie. Et j’aime essayer des choses. »

Je m’investis dans tout. Et c’est pour ça que j’aime faire du théâtre : parce que c’est intense.

 

Grands rôles excessifs

Ce n’est pas inhabituel pour McGinnis de s’engager aussi totalement dans ses rôles. « Je m’investis dans tout. Et c’est pour ça que j’aime faire du théâtre : parce que c’est intense. » Ces jours-ci, il aime pourtant soutenir une composition plus légère comme le potineux coloré de Demain matin, Montréal m’attend — qu’il reprendra en tournée. Ou la performance tout en vulnérabilité, loin « du rôle de force et de pouvoir », qu’appelle L’homme éléphant. « Caligula, c’était lourd à porter. Son attitude agressive finit par [marquer]. » Il se dit heureux de camper ces grands rôles excessifs si substantiels. « Mais je ne suis pas à la recherche de tous les rôles de fuckés qui existent ! » ajoute-t-il en rigolant.

Après avoir incarné Hamlet — sans doute le personnage masculin le plus imposant du répertoire — au TNM en 2011, Benoît McGinnis se souvient, non sans autodérision, qu’il s’était dit : « Je ne sais pas ce que je vais faire de plus, après. Qu’est-ce que je vais pouvoir faire de plus grand ? » Il entamait alors à peine la trentaine…

Aujourd’hui, le comédien sait que l’enjeu n’est pas de jouer de plus grands rôles. Et cet être débordant de vitalité, aux yeux brillants, montre un appétit évident pour tout ce qu’il n’a pas encore eu l’occasion de toucher. « Ce que je désire, à l’aube de la quarantaine, c’est juste de jouer plein de choses et de ne pas être seulement associé à de grands rôles de répertoire. Il faut bien m’entendre : je suis hyperchoyé. » D’autant qu’il propose lui-même plusieurs de ses projets (c’était le cas de Caligula, notamment).

Mais il formule le souhait de jouer sur des scènes comme La Licorne (où on ne l’a jamais vu) dans une pièce où « tout le monde se partage la rondelle ». Ravi d’avoir un allié scénique comme René Richard Cyr (qui l’a dirigé une douzaine de fois), le comédien constate par contre qu’il y a beaucoup d’artistes qu’il ne connaît pas encore « chez les metteurs en scène et dans les gangs de théâtre ».

La contrepartie de ces grands défis qu’on tend à lui confier, c’est que plusieurs ne le croient plus disponible pour le reste. Ce qui est totalement faux. « J’ai peur parce que, parfois, on me dit : “Toi, ferais-tu une lecture à la semaine de la dramaturgie du CEAD ? On dirait que tu es tout le temps occupé.” Ben non, je fais juste un ou deux shows par an… Il y a ça qui vient avec les grands rôles. » Pour peu que le personnage et le metteur en scène l’intéressent, sachez qu’il n’y a pas de trop petit rôle pour lui, assure Benoît McGinnis.

Un gars ben ordinaire

Il aimerait aussi être recruté davantage au petit écran, là où il n’a pour l’instant qu’un rôle dans la seconde saison de la série Victor Lessard, diffusée cet hiver sur Club Illico. Un de ces rôles intenses, voire dérangés… dans lesquels il est réputé exceller.

L’incandescent interprète, qui paraît d’une simplicité terre à terre en personne, tente de se battre contre cette impression. « Parce qu’au fond de moi, je suis un quétaine, un gars plate, drôle. Un gars ordinaire. Je ne suis pas théâtral dans ma vie ! » dit-il en déclamant par dérision. Autant il goûte la théâtralité sur scène, autant il a aimé camper un directeur d’école durant quatre saisons dans 30 vies, à « donner des cafés et distribuer des retenues ».

Bref, on pourrait dire que l’interprète de L’homme éléphant aspire lui-même à une sorte de normalité dans son métier…

L’Homme éléphant

Texte de Bernard Pomerance. Traduction et mise en scène de Jean Leclerc. Avec Benoît McGinnis, Annick Bergeron, David Boutin, Sylvie Drapeau, Chantal Dumoulin, Germain Houde, Roger La Rue, Hubert Proulx. Du 30 janvier au 3 mars au théâtre du Rideau Vert