«Chaloupe»: visiter ses désirs

On s’attendrait à ce que le récit de l’émancipation sexuelle d’une femme se permette d’explorer davantage le corps féminin et s’éloigne des codes de la pornographie.
Photo: Karine Dufour On s’attendrait à ce que le récit de l’émancipation sexuelle d’une femme se permette d’explorer davantage le corps féminin et s’éloigne des codes de la pornographie.

La première pièce de l’auteure et comédienne Sylvianne Rivest-Beauséjour est certainement crue, mais peut-être pas aussi osée qu’elle s’annonce. Mis en scène par Steve Gagnon, le récit de l’émancipation sexuelle d’une jeune Québécoise en sol berlinois ne manque ni d’ardeur ni de délicatesse. Chaloupe convoque toutefois un imaginaire plutôt pornographique susceptible d’amenuiser la puissance de l’affranchissement raconté. À moins que la pièce ne renvoie surtout le public à sa propre sexualité.

 

Le spectacle suit une jeune femme qui s’affirme et déclare son plaisir. Elle rejette un Québec qu’elle trouve coincé et embourbé dans l’anxiété, et elle se rend à Berlin pour embrasser sans jamais douter un mode de vie bohème. Et elle affirme surtout, fièrement et sans complexes, ses pulsions sexuelles, qui sont essentiellement canalisées dans sa relation avec un Allemand. En se promenant dans son appartement, elle revient sur certains épisodes de son exil, ou encore les vit au présent en interprétant toutes les voix de la discussion.

 

Le flot continu de ses paroles tapissées de métaphores est rythmé par la délicate musique de Maude Audet, les douces lumières de Julie Basse, ainsi que les larmes silencieuses et les éclats de voix de l’interprète. Au fil des conversations récitées, il devient parfois difficile de distinguer les interlocuteurs entre eux, et les prises pour saisir les émotions vécues par le personnage se font discrètes. Il en résulte une impression de flottement. En s’éloignant d’une narration explicative qui aurait pu donner davantage de clés pour comprendre le personnage, la pièce forme plutôt une espèce de plongée dans la conscience intime et sexuelle de la jeune femme.

 

La pièce traite somme toute assez peu d’érotisme. Excepté un joli moment où la jeune femme explique que tout l’excite depuis son arrivée en Europe, il s’agit presque exclusivement de pulsion. Il est surtout question de pénétration vaginale et anale, et l’imaginaire sexuel du personnage est surtout phallique (fellation, éjaculation, éjaculation au visage — le spectacle s’ouvre d’ailleurs sur une relation sexuelle avec la lumière du Soleil… qui pénètre la jeune femme par les pores de sa peau).

 

C’est peut-être ce qu’il y a de plus subversif dans Chaloupe. On s’attendrait à ce que le récit de l’émancipation sexuelle d’une femme se permette d’explorer davantage le corps féminin et investisse un univers plus singulier; que la découverte de ce qui lui est propre, intime et érotisant s’éloigne des codes de la pornographie ou les rebrasse. Elle peut au contraire paraître prisonnière de l’imaginaire mâle et hétéronormatif qui domine. Il est aussi possible qu’elle se l’approprie entièrement pour y trouver son plaisir. Il serait de mauvais goût de juger. On ne peut que se réjouir qu’elle affirme ses envies jusqu’à en cerner les limites, et saisir l’occasion de visiter ses propres désirs.

Chaloupe

Texte de Sylvianne Rivest-Beauséjour. Mise en scène de Steve Gagnon. À La Petite Licorne jusqu’au 9 février.

1 commentaire
  • Benoît Trempe - Abonné 30 janvier 2018 23 h 43

    Parce que moi, je suis homme phallocrate ?

    Chaloupe «ne manque ni d’ardeur ni de délicatesse». La critique revient sur la délicatesse à propos de la trame sonore et des éclairages. Et dans «ses paroles tapissées de métaphores».

    Pièce «certainement crue» ?!? Sans la pudeur attendue d'une femme... chez les hommes ? Chez les femmes ?

    Et c'est peut-être là qu'il faut reconsidérer ce qui apparaît comme une déception de la critique : « il s’agit presque exclusivement de pulsion. Il est surtout question de pénétration vaginale et anale, et l’imaginaire sexuel du personnage est surtout phallique».

    Pourtant, toute la pièce dit : mon corps exulte. Dans toutes ses parties. Les cuisses, les hanches, la nuque... Certes, l'exultation arrive avec le phallus du partenaire. Mais c'est de toutes les ramifications de son plaisir qu'il s'agit.

    Que le plaisir de la femme existe sans l'homme, bien sûr ! Mais ce n'est pas ici le propos. Qui est plutôt celui d'une - UNE - femme qui l'explore avec des hommes.
    Et qu'elle le dise («déclare», me semble inapproprié), ce qui est une façon aussi de prendre place, dans le couple et dans la société, par la voie/voix du théâtre.

    «Elle peut (...) paraître prisonnière de l’imaginaire mâle et hétéronormatif qui domine», regrette la critique. Je ne crois pas. Elle fait part aux hommes, qui ne l'entendent pas souvent, de SON plaisir. Qui a des limites. Elle l'invitera alors... à la pêche !

    «Il serait de mauvais goût de juger», conclut la critique. J'en conviens fort bien.

    Benoit Trempe
    Montréal