«Made in Beautiful (Belle Province)» – L’art de s’éclater

Au fil des années, des séparations et des nouvelles unions, la famille mise en scène s’agrandit.
Photo: Cath Langlois Photographe Au fil des années, des séparations et des nouvelles unions, la famille mise en scène s’agrandit.

Que reste-t-il du projet collectif québécois ? C’est la question éminemment politique qui traverse Made in Beautiful (Belle Province). Sur scène, évidemment, on demande autre chose qu’un discours politique, et c’est à cette aune qu’on jugera le jeune auteur et metteur en scène Olivier Arteau.

La pièce s’ouvre le 30 octobre 1995, soir du référendum. Le lendemain, en fait : une famille est réunie pour l’Halloween ; la déception est palpable et les esprits s’échauffent lorsque l’une des convives admet qu’elle n’a pas voté. Ce même soir d’Halloween sera ensuite repris, les invités rivalisant de costumes ridicules, les années filant.

Le texte avance à coups de référents pop, qui passent tranquillement de La fureur à House of Cards. La famille s’agrandit au fil des séparations et des nouvelles unions. On sent aussi avec les années qui passent que la population québécoise se diversifie, c’est un portrait en accéléré du dernier quart de siècle. Dans un décor d’une belle ingéniosité, on verra se succéder les moments marquants, des attentats de New York à la légalisation du mariage entre conjoints de même sexe, en passant par le printemps étudiant qui, replacé dans ce contexte plus large d’une société en rade, trouvera un étonnant surplus d’intelligibilité.

Tout cela pourrait paraître scolaire, n’était la grande quantité de trouvailles et d’inventivités qui lient ces éléments de portrait comme une colle solide. Au premier chef, il faut cependant nommer cette langue familière d’Arteau, extrêmement vive et déliée, qu’il demande à ses dix comédiens de livrer avec la plus grande promptitude — aux dépens parfois de la clarté, malheureusement.

Le récit, lui, est cohérent, mais tout de même secondaire ; le récit, oui, mais pas à tout prix. On retrouve ainsi un créateur avide de liberté, dont Doggy dans gravel nous révélait déjà les couleurs. La représentation est comique et bigarrée, en même temps qu’intelligente. Les comédiens ont la commande de s’éclater, ce qu’ils font, et la scène devient un espace de réjouissances.

La nouvelle bourgeoisie

Made in Beautiful n’est « pas une oeuvre souverainiste, affirmait Arteau : c’est une lettre d’amour ». La pièce, il nous a semblé, n’échappe pas complètement au discours, et toutes les tentatives déployées pour nous rendre sensible la question initiale ne font pas écho. La somme des idées qui tiennent du pur théâtre emporte toutefois ces réserves.

Une licence est ici à l’oeuvre, et le spectacle est fort qui, par-delà ses pitreries et excès de jeu, finit par dégager le portrait sensible d’un écrasement, plusieurs personnages devenant ces bourgeois des Beaux dimanches de Dubé. À la différence près que le décor est désormais celui de la société capitaliste et de l’État postnational canadien ; la définition du bourgeois reste la même qui, dans le confort et l’abondance, a trouvé de quoi céder sur son désir.

Arteau s’impose ici comme un créateur qui sait sortir du cadre, qui sait se ménager des espaces à même la scène, offrant à ses comédiens une grande latitude. Dommage : la pièce joue moins de deux semaines à Premier Acte, et aucune reprise n’est annoncée pour le moment.

Made in Beautiful (Belle Province)

Texte et mise en scène : Olivier Arteau. Avec Léa Aubin, Marie-Josée Bastien, David Bouchard, Ariel Charest, Gabriel Cloutier-Tremblay, Jonathan Gagnon, Lucie M. Constantineau, Marc-Antoine Marceau, Vincent Roy et Nathalie Séguin. Une production du Théâtre Kata, à Premier Acte jusqu’au 3 février.

1 commentaire
  • Lucien Cimon - Abonné 29 janvier 2018 08 h 50

    Bon signe qu'on recommence à réfléchir à ce que signifie la mort d'un peuple quand c'est le nôtre qui, dans le bruit de la fête, à déjà commencé «d'agonir».