«Le désert»: en périphérie du gouffre

Trempé de sueur au coeur de la nuit, comme foudroyé par le manque, un toxicomane fait face à sa dépendance.
Photo: Facebook Akim Photographe Vidéaste Trempé de sueur au coeur de la nuit, comme foudroyé par le manque, un toxicomane fait face à sa dépendance.

Les paradis artificiels ne sont pas nécessairement fabriqués en laboratoire. Ils miroitent parfois dans l’attrait irrésistible d’un corps ou d’un regard sur soi qui parvient momentanément à combler le vide. Le piège n’est pas moins grand lorsqu’il est fait de chair et d’os, il est seulement plus commun. En empruntant ce détour pour parler de consommation et de dépendance dans Le désert, Olivier Sylvestre touche à un état de manque que nous reconnaissons tous.

 

Son texte, que son auteur qualifie de « texte-malédiction » tant le projet a rencontré d’embûches depuis ses débuts, est présenté par Le Dôme – créations théâtrales, une compagnie cofondée en 2015 par Olivier Sylvestre, Frédéric Sasseville-Painchaud, qui assure aussi l’interprétation et la mise en scène, et Nathalie Boisvert. Porté à bout de bras par ces trois artistes et plusieurs collaborateurs, le spectacle témoigne d’une démarche artistique rigoureuse et audacieuse à certains égards, sans parvenir à remplir toutes ses promesses.

 

Trempé de sueur au coeur de la nuit, comme foudroyé par le manque, un toxicomane fait face à sa dépendance. Dans le lit conjugal, allongé près de celui qui est devenu sa substance de substitution pour oublier ses premières amours autodestructrices, il est pris par surprise. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il se mesure à ce mal sournois. Il connaît bien son ennemi, et, surtout, il reconnaît son impuissance à lui résister. Soudainement, l’excitation provoquée par le corps de l’autre ne fait plus le poids et il s’avance nu dans le froid glacial pour assouvir ses pulsions les plus sombres.

 

Distanciation

 

La langue de Sylvestre est découpée et répétitive, s’avançant à demi-mot et prenant de l’ampleur dans des mouvements concentriques qui évoquent tout à fait l’état d’obsession qui est en jeu. Dans sa nuit de tourmente qui semble infinie, c’est d’abord à son amant que le personnage s’adresse. Cette troisième figure au centre du texte se révèle cependant une interférence entre le public et l’interprète. La tension de l’instant présent étant diluée dans la nostalgie de la relation et dans l’espoir que l’autre ne réussisse encore une fois à remplir le vide.

 

Plusieurs effets de mise en scène contribuent également à installer cette distance. Toute la première partie du texte est transmise en voix hors champ. Seul sur un plateau dépouillé et sombre, Frédéric Sasseville-Painchaud cherche à transmettre l’intensité dans la retenue. Il travaille un état de corps plutôt qu’une chorégraphie ou une adresse.

 

Lorsqu’il brise le silence et s’empare des mots, pour finir par s’adresser directement aux spectateurs, sa présence demeure chargée et introspective.

 

Voilà une forme d’interprétation qui suscite l’intérêt, même si elle doit toujours négocier avec le récit qu’impose la trame narrative très forte du texte. On cherche en vain la puissance radicale et intransigeante de la performance par laquelle la violence aurait pu advenir. Au final, on saisit tout ce qui se trame dans cette nuit de rechute, mais on reste bien en sécurité, en périphérie du gouffre.

Le désert

Texte d’Olivier Sylvestre. Mise en scène et interprétation de Frédéric Sasseville-Painchaud. Une production de Le Dôme – créations théâtrales. À la salle intime du Prospero jusqu’au 3 février.