Sébastien Ricard et Hugues Frenette dans l’arène de Koltès avec «Dans la solitude des champs de coton»

Avant de commencer les répétitions du texte, Sébastien Ricard et Hugues Frenette ont fait un atelier de mouvements. Deux semaines d’improvisation pour se familiariser l’un avec l’autre. Un procédé utilisé par Brigitte Haentjens depuis plusieurs années.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Avant de commencer les répétitions du texte, Sébastien Ricard et Hugues Frenette ont fait un atelier de mouvements. Deux semaines d’improvisation pour se familiariser l’un avec l’autre. Un procédé utilisé par Brigitte Haentjens depuis plusieurs années.

Cette pièce est mythique au sein de la confrérie des acteurs, tout le monde veut la jouer un jour. » Ce sera bientôt chose faite pour Hugues Frenette (le dealer) et Sébastien Ricard (le client), réunis par Brigitte Haentjens pour Dans la solitude des champs de coton. Deux comédiens de grand métier partageant la scène pour la première fois, même s’ils se connaissent depuis la 5e secondaire, lorsque Ricard a intégré l’école Saint-Charles-Garnier. Et qu’il y a vu d’emblée Frenette jouer, dans un spectacle accueillant les nouveaux élèves…

Pour incarner l’intense duel langagier de Bernard-Marie Koltès, qui entrecroise de longs blocs monologués, développer une complicité, une écoute s’appuyant sur un souffle commun, est essentiel. La mystérieuse rencontre, autour d’un désir que l’un proclame vouloir combler, et que l’autre nie avoir, met en jeu une situation simple. Mais où tout l’art de Koltès consiste à dilater le temps, résume Hugues Frenette. « Tous les rapports possibles, toutes les façons d’aborder l’homme sont évoqués. À certains moments, on pourrait s’embrasser, à d’autres se tuer. C’est d’une richesse. »

À son premier Koltès, le comédien de Québec parle de la découverte d’un auteur majeur dans son cheminement, tant la pièce recèle de significations. Il voit dans cet affrontement « un questionnement des rapports entre hommes qui ne se connaissent pas. Est-ce que l’un doit nécessairement avoir le dessus sur l’autre ? Ou si ça peut juste se conclure par un échange banal, cordial ? »


Regardez Sébastien Ricard

 

Une langue subvertie

Sébastien Ricard souligne la vision inédite de Brigitte Haentjens, qui se colletaille ici au dramaturge français pour la troisième fois. Pour la metteure en scène, la transaction relève « moins d’une rencontre que d’une séparation. Il y a un désespoir dans cette pièce qui ne m’apparaissait pas au départ. Et qui grandit dans cette impossibilité d’arriver à négocier quelque chose. Même juste un geste d’amitié. Rien n’est possible et c’est un deuil qui est en train de se faire ». Un deuil « tellement souffrant » qu’il mène vers la violence.

Et il y a la langue, complexe à se mettre en bouche, mais qui procure une « jouissance presque perverse », dit Hugues Frenette. « Koltès est allé au bout de la langue. Il fait presque de la prestidigitation avec les mots. » Son partenaire, lui, est fasciné par le fait que « le luxe infini de la langue ne sert pas à éclairer la situation, mais qu’il l’obscurcit de plus en plus. Et l’obscurcissement, c’est ce qui crée l’inévitable affrontement. On s’enfonce davantage dans la noirceur, le flou. Et donc dans l’effroi. La peur de l’autre. Et l’autre, c’est celui qui transforme, qui vient modifier ce qui est en place. Ce refus de l’autre est aussi dans la pièce. »

Ce mystère insondable, la musicalité d’une écriture qui réitère des thèmes autour desquels elle brode, Sébastien Ricard l’avait déjà touché, mais différemment, avec La nuit juste avant les forêts, son brillant solo en 2010. L’acteur ajoute que la langue koltésienne a la qualité d’être « très subversive ». Koltès a gardé tout le raffinement de l’héritage littéraire français, en y insufflant une « charge nouvelle », en le subvertissant. Dans la solitude… déploie ainsi un « échange très élevé, quasi philosophique, mais avec une dimension sauvage ». D’où la nécessité de se méfier du lyrisme. « Si on reste juste dans la musique, c’est un piège. Il faut garder cette tension sentie dans l’écriture. » « C’est que la langue devient comme une arme, d’une certaine façon : très difficile à manier et faisant excessivement mal », intervient son comparse de jeu.

Regardez Hugues Frenette


 

L’abîme du désir

En contrepoint du texte, les deux comédiens ont travaillé à développer un langage corporel non naturaliste. « L’animosité profonde entre ces deux personnages génère un corps différent, explique Ricard. L’idée de l’animalité et de la sauvagerie des rapports est partout dans le sous-texte. » Avant de commencer les répétitions, le duo a donc fait un atelier de mouvements. Deux semaines d’improvisation pour se familiariser l’un avec l’autre. Un procédé utilisé par Brigitte Haentjens depuis plusieurs années, indique son grand complice. « Ce travail sert le spectacle… Au théâtre, on a trop souvent l’impression que les acteurs jouent tous une partition différente. C’est beau d’avoir un esprit de corps. »

Tous deux louent d’ailleurs la collaboration avec la metteure en scène. Et surtout sa grande disponibilité, sa capacité à accepter l’apport créatif des interprètes. « Même les acteurs, souvent, ont de la difficulté à accepter ce qu’eux-mêmes font surgir, parce que ça les confronte, c’est insécurisant, note Sébastien Ricard. Alors qu’elle crée un cadre sécuritaire afin qu’on puisse aller dans ces zones-là. »

Koltès est allé au bout de la langue. Il fait presque de la prestidigitation avec les mots.

Reste un élément important à évoquer : le désir, qui parcourt Dans la solitude… « Comme tout ce qui est dans le texte, on ne va jamais dans l’illustration, répond Hugues Frenette. Mais c’est surtout un désir de ne pas être seul, de communiquer, plus que physique. Mais derrière ça, il y a quand même le désir au sens pur : celui de soutirer quelque chose de l’autre, que l’échange se fasse. »

Pour Sébastien Ricard, le désir est toujours un élément fondamental au théâtre. Et comme tous les grands auteurs, Koltès porte dans sa pièce une réflexion sur la représentation elle-même. « Les acteurs ont besoin de ce désir, ont besoin d’avoir envie de se voir. Sinon, il manque quelque chose. »

L’oeuvre met aussi en jeu le désir du public. « Il y a chez les spectateurs une attente qui est abyssale, quand on y pense, s’enflamme le comédien. Pour jouer, [le pianiste Glenn] Gould disait qu’il devait combattre ce désir de mort chez les spectateurs. Dans la représentation, il y a une telle attente du public, que ce désir peut être dévorant. » Ici, cette dimension devrait être augmentée, croit-il, par leur proximité avec les spectateurs, dans une Usine C complètement dépouillée, à la scène bifrontale. C’est épeurant, jouer, rappelle Ricard. « Il y a quelque chose de dangereux au théâtre, que moi j’aime beaucoup et qui peut provoquer de grandes choses… »

Extrait de « Dans la solitude des champs de coton »

« Si un chien rencontre un chat – par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu'il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu'ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face – non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l'on se voit de loin, où l'on s'entend marcher, un lieu qui interdit l'indifférence, ou le détour, ou la fuite ; lorsqu'ils s'arrêtent l'un en face de l'autre, il n'existe rien d'autre entre eux que de l'hostilité – qui n'est pas un sentiment, mais un acte, un acte d'ennemis, un acte de guerre sans motif. »

Dans la solitude des champs de coton

Texte: Bernard-Marie Koltès. Mise en scène: Brigitte Haentjens. Une création de Sibyllines. À l’Usine C du 23 janvier au 10 février.