«La nuit//La vigie»: Faire entendre la jeunesse oubliée

Dans «La nuit//La vigie», cinq jeunes délaissés par des parents absents ou démissionnaires s’expriment sur scène comme ils peuvent, crûment, mais de façon authentique et sans détour.
Photo: Gauthier Mignot Dans «La nuit//La vigie», cinq jeunes délaissés par des parents absents ou démissionnaires s’expriment sur scène comme ils peuvent, crûment, mais de façon authentique et sans détour.

« J’aimerais ça que tout le monde crie le mot de Cambronne. Vous le connaissez ? » La bande d’adolescents qui remplit la salle de la rue Ontario ne se fait pas prier et répond sur-le-champ à cette requête lancée par le metteur en scène Jean-François Guilbault, en préambule de La Nuit//La vigie, pièce écrite par l’auteure et comédienne Véronique Pascal. Ça donnera le ton aux 80 intenses minutes qui suivront.

« Tsé quand t’as le coeur pis la tête jam pack… » lance Van (Audrey Guériguian) en amorce de la pièce. « Ya tellement de choses que je voudrais dire… Ça sonne tout le temps laitte dans ma bouche. » Cherchant une façon claire d’exprimer toute la houle qui l’habite, la jeune fille espère, tout comme les quatre adolescents qui la côtoient, trouver un sens à sa vie, sortir de la pauvreté, « faire du cash » parce que « sky is the limit », mais ça reste difficile quand tout ce qu’elle voit du haut de son immeuble, « au top du top, c’est laitte ! »

Sur scène, ce sont cinq jeunes délaissés par des parents absents ou démissionnaires qui s’expriment comme ils peuvent, crûment, mais de façon authentique et sans détour. « T’as l’air d’une torche ! » lance Van à Djou (Kathleen Aubert), qui rêve d’être aussi belle que Mylane Vachon (Véronique Pascal), la fille de joie, pour qui Beef (Benjamin Bienvenue-Déziel) ferait tout. Et, il y a Steven (Solo Fugère), bègue, timide, intimidé, battu, « tanné d’être tout seul », qui demande « juste de dormir avec un respire », réconfort qu’il trouvera chez Djou.

Un jeu explosif

Le thème de la pauvreté côtoie avec finesse celui du passage de l’adolescence au monde adulte et permet d’amorcer une réflexion sur l’inégalité des chances de réussir dans la vie. L’écriture directe de Véronique Pascal invite à sentir de l’intérieur toute la rage, mais aussi les espoirs de ces jeunes oubliés qui ont beaucoup à dire. Leur vision du monde, leur empathie envers l’autre, leur sensibilité se déploient à travers cette langue riche. Si tous les comédiens jouent avec un naturel saisissant, Solo Fugère en adolescent blessé crève le 4e mur et livre une prestation impressionnante. Il est touchant de vérité, notamment, lorsqu’en pleurs et en détresse, abandonné par les siens et recroquevillé sur lui-même, il demande asile chez Djou.

La mise en scène de Guilbault rend par ailleurs avec justesse cet univers difficile. Des armatures de métal sont déplacées tout au long de la pièce, servant tantôt d’appartements, petite case à l’abri de rien, tantôt de refuge au-dessus du monde, devenant ainsi le toit de ces maisons modestes. La place de la culture hip-hop — moyen d’expression initialement lié aux jeunes de la rue — occupe par ailleurs et de façon pertinente une place importante ici. Elle se déploie sous forme de musique et de chansons, surtout, et accentue le besoin de crier la rage qui habite ces jeunes. Et le message passe. L’ovation rendue aux comédiens ainsi que les sifflements entendus en fin de spectacle en témoignent. Une pièce qui secoue et permet de prendre conscience d’une réalité qui est là, tout juste au coin de la rue.

La nuit//La vigie

Texte : Véronique Pascal. Mise en scène : Jean-François Guilbault. Avec Kathleen Aubert, Benjamin Bienvenue-Déziel, Solo Fugère, Audrey Guériguian Véronique Pascal. Une production de Samsara Théâtre, présentée jusqu’au 21 janvier à la Maison Théâtre.