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    Catherine-Anne Toupin revient à l’écriture avec «La meute»

    6 janvier 2018 |Marie Labrecque | Théâtre
    Si l’actrice a été vite associée, malgré sa nature réfléchie, à «un archétype de comédie, la fille un peu fofolle», sa dramaturgie, elle, porte la marque de son amour d’enfance pour les films noirs et de sa fascination pour les univers tendus d’Harold Pinter.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Si l’actrice a été vite associée, malgré sa nature réfléchie, à «un archétype de comédie, la fille un peu fofolle», sa dramaturgie, elle, porte la marque de son amour d’enfance pour les films noirs et de sa fascination pour les univers tendus d’Harold Pinter.

    Rarement a-t-on vu une pièce entourée d’autant de précautions. Avant l’entretien, l’attachée de presse de La meute s’assure que je n’éventerai pas les punchs dans mon texte. Aborder certaines thématiques au coeur de cette création, mise au monde par Marc Beaupré à La Licorne, est un territoire miné.

     

    « J’écris toujours sous la forme du suspense, du mystère, explique Catherine-Anne Toupin. C’est ce qui m’accroche à la fiction depuis que je suis toute jeune. » Si la rayonnante actrice a été vite associée, malgré sa nature réfléchie, à « un archétype de comédie, la fille un peu fofolle », sa dramaturgie, elle, porte la marque de son amour d’enfance pour les films noirs (Hitchcock, Otto Preminger) et de sa fascination pour les univers tendus d’Harold Pinter.

     

    Son écriture distille les indices au compte-gouttes afin que le spectateur découvre petit à petit la nature de l’intrigue. « Et plus ça avance, plus il comprend, mais grâce au sous-texte davantage qu’aux mots. Ce que j’aime le plus, c’est quand les choses se passent par en dessous. Dans la vie, c’est très rare qu’on exprime précisément ce qu’on ressent. C’est notre visage, nos gestes ou notre voix qui nous trahissent. » Pour elle, l’écriture théâtrale consiste donc à révéler seulement la moitié de ce qui se passe. « L’autre 50 %, c’est aux acteurs et au metteur en scène de le trouver. »

     

    Coup de poing

     

    Catherine-Anne Toupin a commencé très tôt à écrire, notamment des sketches théâtraux pour ses camarades de classe. « C’était sur scène que je me sentais le plus vivante. J’étais plutôt timide et la connexion qu’on noue avec les autres artisans vivant cette expérience est ce qu’il y a de plus beau au théâtre. » Au Conservatoire d’art dramatique, encouragée à écrire par l’un de ses professeurs, elle crée un court métrage qui contient déjà le fondement de son univers : « Relations troubles, manipulation… »

     

    Sa troisième pièce, La meute (un titre qu’elle a décidé de ne pas modifier, malgré la nouvelle notoriété du groupe « identitaire » du même nom : « ça ne leur appartient pas, ce mot-là »), a pris forme durant un séjour au Royaume-Uni. Là où sa précédente, À présent, a connu un beau succès (« Je me pince encore »), en 2016, dans une production dirigée par, excusez du peu, l’ex-directeur artistique de la Royal Shakespeare Company, Michael Boyd.

     

    Ce contexte a influé sur la création. « Là-bas, je n’ai pas d’étiquette. Je repars à zéro. Ça donne une liberté formidable pour aller dans des zones inexplorées. » En se gorgeant de pièces londoniennes durant plusieurs mois, l’auteure a aussi découvert un théâtre « plus engagé politiquement que le nôtre », qui aspire à radiographier sa société.

     

    Sa nouvelle création relève ainsi d’un désir d’aborder la récente escalade de violence qu’elle constate dans l’espace public. Véritable « coup de poing dans la face par moments », la pièce aborde différentes formes d’agressivité, dont certaines insidieuses, illustrant leurs répercussions sur des personnages qu’elles transforment, jusqu’à leur faire « perdre leur humanité ».

     

    Incarnant la protagoniste, une femme en crise qui aboutit chez une aubergiste (Lise Roy) et son neveu chômeur, la comédienne mesure elle-même l’impact des mots agressifs. « Cela fait trois mois que je passe des journées à répéter des monologues d’une violence intense et je sens que ça m’affecte. Quelque chose s’inscrit dans le corps. C’est tellement facile, quand la violence n’est pas physique, de se dire que ce n’est pas important. Mais à force d’y être exposés, c’est en train de nous changer. »

     

    Inspirée par sa dualité (« il est à la fois extraordinairement attachant et porte une part plus sombre »), l’auteure a écrit le rôle masculin pour Guillaume Cyr. Avec son accord, avec délicatesse, elle s’est servie du physique du corpulent comédien afin d’explorer un « fléau » actuel : la violence du discours ambiant sur le corps, notamment ces morphologies qui s’écartent des standards sociaux. La pièce inverse aussi le schéma habituel : « Martin a certaines couleurs qu’on pourrait associer davantage à un personnage féminin : il est dans le désir de plaire et a une profonde fragilité en lui. »

     

    Cyr et Toupin, qui ont développé une forte complicité lors des répétitions, ont à jouer des scènes troublantes, délicates. « Mais pour moi, le théâtre n’est pas un safe space. C’est un espace où il faut explorer des choses dérangeantes. »

     

    Contre les conventions

     

    Ce qui a déclenché l’écriture de ce huis clos chez Catherine-Anne Toupin, c’est la réaction négative du public devant la colère de Marie Lamontagne dans Unité 9. L’expression d’un malaise devant la représentation d’une femme violente, qui refuse enfin le statut de victime, « quitte à se venger ». « Ce qui est dangereux avec la fiction, c’est qu’à force de se faire raconter les mêmes histoires, on vient à les croire, à les intégrer. » La dramaturge se félicite des nombreuses pièces vues l’automne dernier, aux héroïnes « imparfaites, n’ayant pas peur d’êtres vulgaires, violentes ».

    Cela fait trois mois que je passe des journées à répéter des monologues d’une violence intense, et je sens que ça m’affecte. Quelque chose s’inscrit dans le corps.
    Catherine-Anne toupin

    Il y a encore une « ado rebelle » en elle. « J’ai passé beaucoup de temps avec une grand-mère qui valorisait l’étiquette. » Surtout pour les filles, invitées à « bien se tenir ». « Dès mon très jeune âge, j’ai eu une aversion à la bienséance. Et à cette vision genrée de la vie. » C’est ce « rejet des conventions » qu’elle partage avec la Shandy de la télésérie carcérale — le rôle « le plus proche de qui je suis » — dépendance en moins. Un personnage qui lui a offert, du jour au lendemain, l’exposition médiatique. Avec son cortège d’occasions formidables. Et de situations parfois déstabilisantes pour une artiste souvent dans sa bulle mentale. « Dans la rue, j’ai envie d’observer les gens parce que ça me nourrit. Puis tu réalises que tu es observée plus que tu ne peux observer… »

     

    La cocréatrice et vedette de la comédie Boomerang se considère pourtant avant tout comme une comédienne, et compte prioriser cette carrière. Elle regrette ces classiques qu’elle jouait au Conservatoire, mais plus depuis. Et formule même un désir, pourquoi pas : camper le manipulateur Iago.

     

    C’est un autre bagage que Catherine-Anne Toupin a rapporté de son passage à Londres : un désir de plus d’audace dans nos distributions du répertoire. « Là-bas, dans les Shakespeare, c’est impensable maintenant que les actrices se ramassent juste avec quelques rôles féminins mal développés. Et que toute la distribution soit blanche. C’est com-plè-te-ment dépassé. Ici, on n’est pas rendu là. Mais on espère y être bientôt. Et je trouve qu’avec un Iago féminin, Othello devient un triangle amoureux fascinant. »

     

    L’invitation est lancée…


    Extrait de « La meute », de Catherine-Anne Toupin SOPHIE
    Prends-le comme une opportunité. 
    C’est une opportunité. 
    Non! Non, c’est un luxe. 
    C’est du temps pour toi. 
    Un Luxe ?!? 
    Du temps pour te remettre sur pied. 
    J’ai pas besoin de temps ! J’ai pas besoin de…
    Tout le monde rêve d’avoir du temps. 
    Tout le monde rêve de bla, bla, bla
    Pis la porte reste toujours ouverte. Grande ouverte, évidemment.
    Parce qu’on voudrait pas que personne pense que…
    Grande ouverte !
    Il faudrait pas qu’on pense qu’on se débarrasse.
    Qu’on se débarrasse des éléments gênants, des cas problèmes. 
    Je suis devenue un problème. 
    Faque on se débarrasse. On fait le ménage.
    Le grand ménage. 
    Décâlisse bitch !

    Comme si c’était… Comme si j’avais quoi que ce soit à me…
    Quoi que ce soit !
    Comme si j’avais…
    Rien.
    J’ai rien à me…
    Rien. 
    Mais on me tient responsable.
    Faque je dois être responsable de…
    Mais rien. Y’a rien. 
    Rien que je peux faire pour…
    Pour arrêter la tempête.
    Crève chienne. Crève.

    Ce serait mieux pour tous, si… 
    OK. OK. C’est vrai, je suis… Non, en fait, je dois être responsable.
    Mieux si tu quittais.
    Non, non. C’est vrai. Vous avez raison. J’ai… 
    J’ai fait une erreur. Des erreurs. C’est vrai. 
    J’aurais jamais dû…
    Prends-le comme une opportunité.
    C’est de ma faute. J’ai mes torts. 
    On avait une entente. Il y avait une entente.
    C’est vrai, dès les premiers signes, je devais…
    Vas-tu la fermer ta gueule !
    Pis c’est mon erreur. J’avais promis. Dès les premiers signes…
    Ça fait combien de temps ? 
    Je devais… Mais c’était trop. Trop. J’en… 
    Criss de conne.
    Combien de temps ?
    J’en… J’en pouvais plus. J’étais en train de, de…
    Combien de temps ?
    D’exploser. C’est mon erreur. Je sais. On avait une entente.
    ÇA FAIT COMBIEN DE TEMPS ?

    Quarante-huit heures.
    Ça faisait quarante-huit heures. 
    Pourquoi ? 
    Quarante…
    Pourquoi ç’a recommencé ?
    Parce que j’ai… 
    J’ai riposté.
    On avait une entente.
    Oui, c’est vrai. C’est vrai. On avait une entente. J’ai essayé de la respecter.
    J’ai essayé de m’effacer. Disparaître. 
    Je vais te tuer criss de plotte.
    Mais je pensais que c’était isolé, un cas isolé. 
    J’avais besoin de, de… de ventiler.

    Je suis désolé, mais c’est inacceptable.
    Ça ? Ça, c’est inacceptable ?!? 
    On ne peut pas tolérer le bla, bla, bla 
    Je suis désolé, mais c’est terminé.
    Terminé ?
    J’ai pas le choix. J’ai pas le bla, bla, bla, l’image…
    L’image ???
    La mauvaise publicité.
    T’as besoin de te faire mettre ma chienne.
    L’inconfort devant le bla, bla, bla 
    Je vais t’étamper dans le mur pis je vais t’étrangler, jusqu’à ce que tu sois sur le bord de perdre connaissance.
    Notre image de marque. La survie de l’entreprise.
    Pis là, je vais te fourrer.
    Bla, bla, bla
    Respires-tu ? Respires-tu encore ? 
    Je suis désolé, mais c’est terminé.
    Tes yeux sont presque morts, mais pas tout à fait. Pas encore.
    Bla, bla
    Parce que je veux que tu sois consciente de toute ce que je vas te faire. 
    On avait une entente bla, bla
    Regarde-moi. Regarde-moi.
    La confiance, brisée.
    Pis tu pourras pas te débattre, parce que je suis plus fort que toi.
    Je suis vraiment désolé. 
    Pis tu vas en redemander.
    Bla, bla
    En redemander.
    Bonne chance.
    Criss de chienne.
    Pis oublie pas… Prends-le comme une opportunité.

    L’éclairage bascule brusquement. C’est le matin. Sophie est dans l’entrée d’une maison de campagne. Elle semble désorientée. Elle a un sac de voyage dans les mains. Martin, un homme très corpulent, mi-trentaine, se tient devant elle. Il parle depuis un bon moment.
    La meute
    Texte de Catherine-Anne Toupin, mise en scène de Marc Beaupré, à La Grande Licorne du 16 janvier au 17 février 2018.












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