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    Entrevue

    «Cabaret neiges noires»: le spectacle culte qui refuse de s’éteindre

    23 décembre 2017 |Marie Labrecque | Théâtre
    Dominic Champagne et Dominique Quesnel gardent un souvenir très fort de Cabaret neiges noires, qui demeure encore à ce jour un jalon dans leur parcours artistique.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dominic Champagne et Dominique Quesnel gardent un souvenir très fort de Cabaret neiges noires, qui demeure encore à ce jour un jalon dans leur parcours artistique.

    C'était à l’automne 1992. Le Québec s’étiolait entre deux référendums. À La Licorne, un spectacle débordant de dérision allait incarner formidablement la perte de sens et la désillusion d’une génération qui avait vu les rêves collectifs s’écrouler. Un quart de siècle plus tard, Cabaret neiges noires est encore monté dans les écoles. Et le lancement d’une nouvelle édition du texte a donné lieu ce mois-ci aux retrouvailles de sa bande d’artisans (à l’exception de Wajdi Mouawad, à Paris, et de Suzanne Lemoine, déménagée en Alabama par amour).
     

    Rencontrés juste avant cette célébration, Dominic Champagne et Dominique Quesnel gardent un souvenir très fort de ce qui demeure un jalon dans leur parcours artistique. « Je ne me suis jamais autant fondu dans un collectif ; il y a eu une magie », évoque le coauteur, interprète et metteur en scène.

     

    À la fois charge critique et party débridé, Cabaret… a aussi été transporté par la réaction du public. Et c’est après-coup que ses créateurs en ont mesuré la portée. La pièce aurait suscité plus d’une vocation artistique, de l’animatrice Catherine Pogonat — qui signe la préface du livre — au comédien Maxime Denommée.

     

    Pourquoi un tel retentissement ? « On était dans une espèce de marasme, avance Dominique Quesnel. Je pense qu’on avait besoin de ce sens de la fête. Et c’est ce qui se passait à La Licorne. C’était électrique. » Ce caractère transformateur, aussi « minime » soit-il, que la comédienne espère toujours du théâtre, elle l’a pleinement senti avec Cabaret. « J’avais l’impression que ça avait un impact sur leur vie. Certains spectateurs venaient voir le show trois, quatre, cinq fois… »

     

    Dominic Champagne note qu’ils ont pu « rincer la dépression qu’on [flairait] dans l’air du temps » avec un spectacle à la fois tragique et joyeux. « J’avais alors deux jeunes enfants, et je trouvais dur de concilier mon statut de père avec le cynique en moi, dans un monde qu’on disait sans avenir. Et Cabaret a été comme la fin de mon cynisme. [J’ai décidé] de ne pas m’enfermer dans une vision noire, parce que dans la rage, il y a la rage de vivre. Mais je me souviens du choc de certains spectateurs, qui sortaient de là comme s’ils avaient été frappés par un autobus. »

     

    Genèse

     

    Au départ, l’auteur de La cité interdite avait réuni des artistes qui l’allumaient : Jean-Frédéric Messier, Jean-François Caron, Pascale Rafie. Une génération de créateurs qui « avaient l’impression de ne pas avoir leur place dans les théâtres ». Pour un exercice d’écriture les incitant à nommer les « neiges noires ». Soit la lourdeur ambiante. Au bout de plusieurs mois, il s’est retrouvé avec sept heures de courts textes, où les auteurs s’étaient approprié les personnages les uns des autres. Champagne voyait dans cette matière très éclatée la « possibilité de faire coexister le sublime et le grotesque ».

     

    Dans une forme libre qui se jouait des conventions et intégrait des décrochages. Un « joyeux bordel contrôlé », à l’opposé de l’esthétisme formel des objets que polissaient à l’époque les Gilles Maheu et Denis Marleau. Le spectacle s’est créé avec les acteurs, « dans un esprit d’essai », et a continué de se transformer au fil des représentations.

     

    Les deux anciens camarades de l’École nationale rappellent le « miracle » du soir de la première, où tout s’est mis en place. « On ne savait pas ce qu’était le show, il y avait des bouts de textes collés partout dans le décor, on avait coupé plein de scènes la veille. Puis, wow ! Tout se passe. Si je résumais par une formule : on était pertinents et impertinents. »

     

    Champagne rend hommage à ceux qui dirigeaient alors le Théâtre de la Manufacture. « J’avais frappé à la porte des directeurs artistiques, et plusieurs n’étaient pas intéressés. Jean-Denis Leduc et Daniel Simard ont cru au projet. Et ils ont été les premiers à nous dire : vous tenez quelque chose, là. »

     

    L’esprit du temps

     

    Sur le plan théâtral, Cabaret… a-t-il eu des héritiers ? Champagne nomme certains spectacles d’Olivier Choinière. « J’ai trouvé que Chante avec moi avait ce côté baveux, dénonciateur et jubilatoire. »

    On était dans une espèce de marasme. Je pense qu’on avait besoin de ce sens de la fête. Et c’est ce qui se passait à La Licorne. C’était électrique.
    Dominique Quesnel
     

    Vingt-cinq plus tard, le terrain semble propice aux charges de cet acabit, entre le désenchantement politique et la situation précaire des artistes. « Les conditions au théâtre sont encore plus difficiles maintenant », glisse Dominique Quesnel.

     

    L’intarissable metteur en scène regrette surtout que le Printemps érable n’ait pas porté de fruits théâtraux. « En 1968, il y a eu Les belles-soeurs, L’osstidcho. Cabaret neiges noires, à son époque, a aussi incarné l’esprit de son temps. Mais le show emblématique du printemps 2012, on ne l’a pas fait, comme communauté artistique. Je n’arrive pas à l’expliquer, mais je suis encore en deuil de ça. De cette narration qui permet de se rassembler et de donner un sens collectif » à un événement.

     

    En pause depuis huit mois, rentrant d’un voyage en Argentine, Dominic Champagne traverse l’une des périodes de crise qu’il vit occasionnellement. Il ne sait pas quand il créera à nouveau. Lorsqu’il sentira qu’il peut être pertinent.

     

    « On me demande beaucoup de divertir et on me donne de gros budgets pour ça, note le créateur de Love. Mais il n’y a pas beaucoup de producteurs qui cognent à ma porte pour me demander de challenger ma société. Alors que c’est peut-être là où je pourrais donner le meilleur de moi-même… »

    Extrait de «Cabaret neiges noires» JEANJEAN
    Non! Y ont rien senti personne!

    DOMINIQUE
    Shit de marde!

    JEANJEAN
    Pose-toi pas de questions, chérie, y savent toute, y sont toutes au courant de toute, y ont toute vu mais y ont toutes débandé sur toute, toute la crisse de gang. Tout le monde dans sa petite affaire à piquer sa crise de nerfs cheap pendant que la poésie se fait assassiner le génie partout alentour!

    Cinq pièces de 2017 à (re)lire J’aime Hydro, la pièce documentaire primée de Christine Beaulieu (Atelier 10).

    Enfant insignifiant !, le nouveau Michel Tremblay (Leméac).

    Baby-sitter, la fine comédie de Catherine Léger (Leméac).

    Psychédélique Marilou, une satire de Pierre-Michel Tremblay (Dramaturges).

    Os. La montagne blanche, un monologue signé Steve Gagnon (L’instant scène).

    Cabaret neiges noires
    Éditions Somme toute, « Répliques », Montréal, 2017, 244 pages












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