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    Chronique

    Carrefour des rêves brisés

    Odile Tremblay
    14 décembre 2017 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    Je suis allée cette semaine au Petit Extra, rue Ontario Est, assister au lancement du texte de la pièce Cabaret neiges noires de Dominic Champagne, Jean-Frédéric Messier, Pascale Rafie et Jean-François Caron, publié chez Somme toute. En rupture de stock depuis longtemps, pour cause de popularité extrême, surtout dans les cégeps, où ce collectif phare n’en finit plus d’être rejoué.

     

    Il avait d’abord cassé les planches du théâtre La Licorne en 1992. No future jeté à la face de Montréal — sur chants destroy et carrefour des rêves brisés, avec la seringue et la rue comme dans une chanson de Dédé Fortin —, cri de vie doublé d’un cri de mort. Les pannes de mémoire du cinéaste Claude Jutra, en marche vers son suicide, formaient une sorte de leitmotiv.

     

    Republier ce texte poético-déliquescent était surtout l’occasion de réunir l’équipe originale, créateurs et comédiens, pour les 25 ans d’un événement théâtral tatoué au flanc d’une génération au bord de la crise de nerfs.

     

    En prime, on aura eu droit l’autre soir au numéro le plus drôle et le plus grinçant du mythique Cabaret : la visite des Joyeux Troubadours à la vieille dame, secrétaire autoproclamée de René Lévesque, dont le fils Martin, prostitué, travesti, drogué, n’en finit plus de se suicider plutôt que de soutenir les grandes causes chères à sa maman. La petite équipe, dont Dominic Champagne et Dominique Quesnel, n’avait pas répété le sketch impromptu, mais le coeur y était, aussi l’esprit de la fête. Rigolo.

     

    À chaque époque ses cris de guerre

     

    Il est de mise de comparer Cabaret neiges noires à L’Osstidcho, deux créations collectives déjantées à la structure chaotique radiographiant une jeunesse explosive, venues au monde à 24 ans d’intervalle. En chants, en sketchs, en monologues, en musique et en grésillement d’ambiance, l’une comme l’autre abordait par la bande le rêve d’indépendance, tout en s’arrimant à l’américanité, sur fond du fameux discours de Martin Luther King I have a dream de 1963. Plusieurs points communs, il est vrai.

     

    Rien n’est nouveau sous le soleil. Toutes deux s’insèrent dans la lignée de L’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weil né en 1928 en Allemagne sous montée du nazisme, lui-même inspiré du Beggar’s Opera du Britannique John Gay 200 ans plus tôt ; créatures hurlantes accrochées au train des traditions carnavalesques médiévales et de la commedia dell’arte. Glorieuse filiation.

     

    Tout se ressemble, mais rien n’est pareil. Si L’Osstidcho de Charlebois, Mouffe, Deschamps et Forestier fit fureur en 1968, c’était avec la ferme intention de bâtir du neuf après un coup de pied donné aux vieilles armatures, sur une note d’espoir, en somme. Cabaret neiges noires se sera plutôt drapée, un quart de siècle plus tard, dans un voile de désenchantement, les idéaux en panne. « Ils se méfient de tout / Ils grignotent du bout / Leurs yeux ont des paupières », résumait la prêtresse du spectacle.

     

    De l’autre côté du désespoir

     

    Le Québec est une drôle de société, qui n’en finit plus de muter. Assez pour qu’on se demande à quoi ressemblerait un collectif culte de jeunesse contemporaine aujourd’hui. Le spectacle rirait encore plus qu’hier, chose certaine… Tout en prenant soin de regarder sur quelle pelure de banane ne pas mettre les pieds, comme lors du dernier gala des Olivier.

     

    Il ne parlerait plus de Claude Jutra, objet de scandale. Au fait, une seule ligne du texte original a changé dans la nouvelle version du Cabaret en librairie. Là où JeanJean lançait : « Y vous a rien fait, Claude Jutra ! » il demande plutôt : « Que c’est qu’y vous a faite, Claude Jutra ? » Coupant court aux affirmations devenues gênantes. Glissement subtil…

     

    Peut-être qu’un nouveau show du genre ne parlerait même plus de René Lévesque ni du rêve indépendantiste, ou si peu. Sans doute serait-il globalement plus amnésique dans son américanité ternie par Donald Trump. Avec un hurlement plus sourd, sur fond de peurs écologiques et de lendemains incertains, difficiles à rêver, voire à fracasser.

     

    L’autre soir, au lancement du livre, je parlais avec le jeune comédien Gabriel Lemire, né à la même époque que Cabaret neiges noires.

     

    On s’entendait pour dire que le collectif éclaté de nos années-chocs se voudrait plus multiculturel que ses devanciers. L’Osstidcho était resté pure laine à l’aube de la Révolution tranquille. Wajdi Mouawad tenait le rôle du Libanais de service dans Cabaret. La courtepointe s’est colorée davantage depuis.

     

    On a visualisé dans le brouillard un cabaret patinant sur les fake news, en doute existentiel. Gabriel Lemire témoignait de sa génération plus coulante sur les questions linguistiques et identitaires au Québec, ouverte et à l’écoute. Il déplorait la grande solitude des jeunes derrière leurs claviers, passés de l’autre côté du désespoir. Tout heureux dans le contexte que les comédiens, ses frères, soient gens de troupe. Leur resterait à mettre au monde ce spectacle culte du XXIe siècle en route, si diffus qu’on avait peine à imaginer sa couleur même en cherchant fort. Trop de grésil sur la ligne…













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