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    Un temps béni pour Guylaine Tremblay

    Drame ou comédie, à la scène comme à l’écran, l’actrice cultive le goût du jeu

    9 décembre 2017 |Marie Labrecque | Théâtre
    Guylaine Tremblay a elle-même été une «enfant insignifiante», aux questions constantes. «Et je n’ai pas beaucoup changé. Je veux toujours comprendre.»
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Guylaine Tremblay a elle-même été une «enfant insignifiante», aux questions constantes. «Et je n’ai pas beaucoup changé. Je veux toujours comprendre.»

    Les dernières fois où Guylaine Tremblay est retournée sur scène, c’était aussi pour jouer du Michel Tremblay : la comédie musicale Belles-soeurs en 2010 et Encore une fois, si vous permettez l’an dernier. Au-delà du patronyme commun, de leur statut à tous les deux de chouchous du public, à la fois populaires et estimés, l’actrice originaire d’un milieu ouvrier a une connexion particulière avec le grand dramaturge.

     

    « C’est un auteur que j’admire depuis mon enfance. Quelqu’un qui a changé ma vie, qui m’a donné la permission de croire que je pourrais peut-être faire une carrière artistique. Il a donné à tous les Québécois la permission de penser qu’on était assez grands pour exister sur une scène. C’est pas rien ! » résume cette comédienne très demandée.

     

    Dans Enfant insignifiant ! créée chez Jean-Duceppe, Guylaine Tremblay reprend le savoureux rôle de Nana qu’elle incarnait dans Encore une fois… Adaptée de son avant-dernier livre, Conversations avec un enfant curieux, la pièce s’inspire de conversations entre Michel Tremblay et diverses figures de son entourage dans les années 1950. « Quand je lis un Tremblay, j’ai l’impression de plonger dans notre histoire, note l’actrice. On a oublié sous quels diktats les gens vivaient. »

     

    Car avec sa logique implacable d’enfant curieux, le petit Michel (Henri Chassé) questionne beaucoup sur ce qu’il ne comprend pas dans la religion catholique. Au grand dam des adultes, incapables de répondre. Et « dans sa candeur, il détruit des convictions ou des raisonnements qu’eux pensaient solides ».

     

    Le texte évoque cette religion « qui s’est beaucoup imposée par le punitif, par la peur », engendrant l’obéissance et le contrôle social. Une époque qui pousse à croire plutôt qu’à comprendre. On voit pourtant la croyante Nana résister à certains dogmes. « Elle doute beaucoup. Mais elle est partagée entre son désir que son enfant ne devienne pas un mouton, qu’il ne rentre pas dans ce moule, et sa crainte de semer le doute dans sa tête. C’était le problème du Québec à ce moment-là : si on enlève la religion de notre vie, qu’est-ce qui reste ? Cette transition ne s’est pas faite », constate Guylaine Tremblay, devant le vide qui s’est créé.

    C’est un auteur que j’admire depuis mon enfance. Quelqu’un qui a changé ma vie, qui m’a donné la permission de croire que je pourrais peut-être faire une carrière artistique. Il a donné à tous les Québécois la permission de penser qu’on était assez grands pour exister sur une scène.
    Guylaine Tremblay
     

    Mais la pièce est d’abord un divertissement, basé sur des dialogues dont la comédienne loue la drôlerie. Une langue dont l’impression de familiarité est pourtant trompeuse. « Ce fut l’une de mes grandes surprises lorsque j’ai commencé à jouer du Michel Tremblay : le travail sur la langue est beaucoup plus difficile que je ne le croyais. C’est un langage moins direct que ce qu’on parle maintenant. »

     

    Et cette proximité impose une vigilance accrue. « Moi, j’ai le même respect pour Tremblay que pour tout autre auteur. Il faut faire attention de ne pas rajouter des ben, des là. Il y a une rythmique. Mais une fois qu’on possède cette musique, c’est jouissif. »

     

    La joueuse

    Photo: Duceppe Dans «Enfant insignifiant !», créée chez Duceppe, Guylaine Tremblay reprend le savoureux rôle de la croyante Nana, aux côtés d’Henri Chassé.
     

    Guylaine Tremblay a elle-même été une « enfant insignifiante », aux questions constantes. « Et je n’ai pas beaucoup changé. Je veux toujours comprendre. » Une curiosité que la comédienne, aussi formée en éducation spécialisée, étanche notamment en animant le magazine Banc public, qui revient en avril à Télé-Québec. En plus de poursuivre Unité 9 et d’être la vedette l’an prochain d’une comédie de Rafaëlle Germain trop « délicieuse » pour refuser : En tout cas, à TVA.

     

    La sympathique interprète, qui n’a jamais eu de plan de carrière, profite de tous ces « beaux rôles » qui lui sont offerts. « Parfois, je me dis que je travaille pour tous mes amis du Conservatoire qui ne travaillent pas. Je suis la seule de ma classe [active comme comédienne]. » Le « terrible » ratio habituel est d’une couple par promotion, rappelle-t-elle.

     

    Guylaine Tremblay, elle, a toujours joué — et la première décennie, exclusivement au théâtre. « Pourquoi moi plus que d’autres ? Il y a une question de talent, oui, mais aussi de chance, d’être là au bon moment. » Et de savoir prendre des risques. « Pour faire ce métier-là, il faut être un peu gambler. Parfois, on reçoit des propositions qui nous font miroiter la sécurité, et c’est l’autre offre qu’il faut choisir. Parce que c’est là qu’il va se passer quelque chose, sur le plan artistique. » L’actrice pointe ce moment charnière où elle a décidé de quitter la sitcom Histoires de filles, qui ne lui apportait rien, à l’aube de la quarantaine. Un saut dans le vide qui lui a permis de jouer un personnage très sombre dans le téléroman Emma. Puis tout le reste s’est enchaîné.

     

    Le bonheur d’approfondir

     

    Entre la reprise de l’attachante Nana et ses continuités télévisuelles, l’interprète développe souvent une relation à long terme avec ses rôles. « Quand j’étais plus jeune, je ne croyais pas qu’il y aurait un plaisir à jouer un personnage longtemps. Même que l’idée m’emmerdait un peu. » C’est avec Annie et ses hommes, sa première longue télésérie, qu’elle a découvert combien elle aimait raffiner, texturer un personnage. « Il y a là un élément très artisanal. J’ai compris que c’était une chance inouïe de pouvoir faire avancer un personnage dans toutes sortes d’avenues que seul le temps permet. Les personnages qu’on suit longtemps nous surprennent. »

     

    Son rapport au théâtre s’est ainsi transformé. Jadis, avoue-t-elle, elle aimait les deux premières représentations, puis elle serait passée à autre chose. « J’étais avide de nouveauté. J’étais comme ça en amour aussi : il fallait toujours que je sois en exaltation. En vieillissant, c’est approfondir les choses qui nous intéresse. Avoir le temps de se déposer dans un personnage, c’est un grand luxe maintenant. Surtout dans une société où tout va vite. »

     

    Les nouvelles conditions précipitées du petit écran (« Il y a 10 ans, on tournait 8 ou 10 scènes par jour ; maintenant c’est 15 ou 17, et il n’y a plus de répétitions ») qui éliminent malheureusement certains acteurs « fabuleux, mais au rythme lent », ne la pénalisent pas. « J’ai la chance d’avoir une grande mémoire, j’apprends très très vite depuis toujours, je n’ai aucun mérite. » Reste que « c’est pour ça aussi qu’on revient au théâtre, occasionnellement. Avoir le temps, ça fait du bien. »

     

    Happée par tous ces projets, Guylaine Tremblay paraît pourtant n’avoir plus de disponibilité pour les aventures plus en marge, comme du temps de son association avec le Nouveau Théâtre Expérimental. « Mais c’est toujours en projet ! rétorque-t-elle. Alexis Martin et moi, on est toujours en discussion. Je pense même que je vais être une vieille dame de théâtre expérimental. Quand ils ne voudront plus voir ma vieille face à la télé [rires], c’est là que je vais aller m’amuser. Parce que mon moteur principal, c’est le plaisir. »

    Extrait de la pièce « Enfant insignifiant! » « Scène 20

    NANA. J'te défends d'inviter personne à manger, à midi!

    MICHEL. Pourquoi?

    NANA. Je fais des sandwichs au baloney.

    MICHEL. Tout le monde aime ça, des sandwichs au baloney, moman.

    NANA. C'est du manger de pauvres. J'veux pas que tes compagnons de classe sachent que j'te sers du manger de pauvres! »
    Enfant insignifiant !
    Texte de Michel Tremblay, mise en scène et adaptation de Michel Poirier, avec Henri Chassé, Gwendoline Côté, Isabelle Drainville, Michelle Labonté, Sylvain Marcel, Danielle Proulx et Guylaine Tremblay, du 13 décembre au 3 février 2018, au Théâtre Jean-Duceppe.












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