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    Wajdi Mouawad triomphe à Paris

    La plus récente pièce de théâtre du dramaturge, «Tous des oiseaux», est jouée en quatre langues

    5 décembre 2017 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Théâtre
    Loin de la mièvrerie du discours multiculturel où tout se dissout dans une sorte de globish abêtissant, on voit ici s’affronter les êtres, les identités et les accents dans leur vérité brute.
    Photo: Simon Gosselin Loin de la mièvrerie du discours multiculturel où tout se dissout dans une sorte de globish abêtissant, on voit ici s’affronter les êtres, les identités et les accents dans leur vérité brute.

    Au Québec, Wajdi Mouawad s’est fait discret depuis la célèbre polémique qui avait entouré il y a quelques années sa présentation d’une trilogie inspirée de Sophocle et mettant en scène le controversé chanteur Bertrand Cantat. Mais, à l’abri des polémiques, le dramaturge, comédien et metteur en scène est loin d’être demeuré absent des scènes françaises, où il dirige depuis l’an dernier le prestigieux Théâtre de La Colline. L’auteur québéco-libanais y triomphe d’ailleurs ces jours-ci avec une pièce-fleuve intitulée Tous des oiseaux et interprétée en quatre langues par des comédiens venus d’autant de pays différents.

     

    Acclamée par la critique parisienne, cette saga de quatre heures, jouée en anglais, en hébreu, en arabe et en allemand est même devenue l’événement de la saison théâtrale. Wajdi Mouawad y met en scène le drame d’une famille juive écartelée entre New York, Berlin et Jérusalem, déchirée entre trois générations et surtout torturée par ses propres démons, qui sont aussi ceux du siècle dernier. Et du nôtre…

     

    Tout commence dans ce qui pourrait être la New York Public Library. Eitan, un jeune universitaire juif tombe amoureux d’une jeune Américaine d’origine palestinienne. Le scientifique ne jure que par les molécules et l’ADN. La doctorante fait une thèse sur un diplomate, voyageur et historien du XVe siècle, Hassan Ibn Muhamed el Wazzân. De retour d’un pèlerinage à La Mecque, celui qui se fera appeler Léon l’Africain fut fait captif par des corsaires chrétiens et livré au pape Léon X. À sa libération, il se convertit au christianisme. L’idée de la pièce est née de la rencontre avec sa biographe, l’historienne juive Nathalie Zemon Davis, qui vit à Toronto.

     

    On reconnaît ici les thèmes de prédilection de l’auteur d’Incendies et de Littoral, ceux de l’identité et de la recherche des racines. À Jérusalem, la présentation par Eitan de sa fiancée à sa famille, venue spécialement de Berlin, offre l’occasion de broder un drame tout en nuances où la sauvagerie des attentats se mêle aux tragédies familiales les plus intimes. « Je vais oser aller dans le territoire de l’ennemi », a déclaré Mouawad qui se dit fasciné par la « taqiya », qui autorise le musulman sous la contrainte à dissimuler sa foi.

     

    Loin de la mièvrerie multiculturelle

    Photo: Simon Gosselin La distribution est exceptionnelle, bien que pratiquement inconnue autant à Paris qu’à Montréal.
     

    L’auteur, lui-même libanais maronite qui a grandi au Québec, aurait pu sombrer dans le discours convenu sur la « diversité » qui règne en maître un peu partout. Il a au contraire choisi d’affronter la réalité tragique d’un monde violent et éclaté en donnant la première place aux mots. Dans un décor réduit au minimum où les parois se transforment au gré de l’histoire, c’est l’hébreu, l’allemand, l’arabe et l’anglais qui rythment véritablement cette pièce où chacun s’exprime avec son propre accent sans le moindre compromis. Pour cela, Mouawad s’est entouré des meilleurs traducteurs. Il a choisi des comédiens israéliens, allemands, suisse et belge afin de faire résonner la douceur ou la violence de chaque phrase.

     

    Loin de la mièvrerie du discours multiculturel où tout se dissout dans une sorte de globish abêtissant, on voit ici s’affronter les êtres, les identités et les accents dans leur vérité brute. C’est ce qui fait de Tous les oiseaux une tragédie, dans le sens grec du terme. Sauf à la toute fin de la pièce — mais il ne s’agit là que d’un péché véniel —, l’auteur passe du rire aux larmes avec une dextérité d’autant plus étonnante que les spectateurs, rivés à leur siège, doivent suivre le récit en lisant en permanence les sous-titres projetés au-dessus de la scène.

     

    Mouawad jouit pour cela d’une distribution exceptionnelle, bien que pratiquement inconnue autant à Paris qu’à Montréal. La grande comédienne israélienne Leora Rivlin qui interprète une grand-mère renfrognée domine la pièce par le regard ironique et résigné qu’elle jette sur le monde. Le jeune Jérémie Galiana, né à Bruxelles d’une mère allemande et d’un père américain, est aussi une révélation.

     

    À La Colline, sans en dire plus, on nous assure qu’une tournée internationale est prévue. Des contacts ont évidemment eu lieu au Québec. On ne peut qu’espérer que la pièce y sera bientôt applaudie comme celle d’un fils prodigue enfin de retour.













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