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    Chronique

    Histoires de «claques»

    Odile Tremblay
    2 décembre 2017 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    Ça, oui, les temps ont changé. Plus que les exclusions d’enseignants à poigne, le parcours des « claques » à la Ligue nationale d’improvisation démontre à quel point nos moeurs se sont adoucies depuis quelques décennies.

     

    Rappelons que, à son époque héroïque — elle fut fondée en 1977 par Robert Gravel et Yvon Leduc en mêlant les codes du hockey à l’improvisation théâtrale, sur de longues années de gloire—, la LNI était un vrai champ de tir.

     

    Les spectateurs recevaient à l’entrée des « claques » à jeter à la tête de l’arbitre, aux décisions par essence arbitraires (imperturbable Yvan Ponton), ou des joueurs bafouillant. Ainsi, l’audience, en exprimant par lapidation son désaccord, se défoulait-elle joyeusement. Une « claque », ça claque par essence davantage qu’une tomate pourrie. Quand un de ces couvre-chaussures attrapa une boucle d’oreille de Francine Ruel en déchirant son lobe, elle perdit un bout de peau. Des spectateurs des premiers rangs recevaient çà et là des « claques » perdues. L’art était un sport violent. Du moins celui-là.

     

    C’était en une ère moins politically correct que la nôtre. Désormais, les artistes réclament d’être chouchoutés. Même la critique s’est adoucie. Alors, assommer des improvisateurs à coups de « claques »…

     

    Si bien qu’au fil des ans, les fameuses godasses en caoutchouc — la compagnie Acton leur cédait les exemplaires avec défauts — ont perdu la cote sur la glace.

     

    Et puis, le stock de « claques » volées, abîmées, diminuait. Le directeur général Étienne St-Laurent trouvait l’exercice violent. On peut le comprendre… Vers 2010, sans décision bien arrêtée de sa part, elles disparurent de facto.

     

    Il y a une couple d’années, l’actuel directeur artistique, François-Étienne Paré, les remettait en piste. « Aujourd’hui, elles sont faites en Chine, et il n’y en a presque plus de ratées, mais la compagnie nous en a donné trois boîtes en commandite », évoque-t-il.

     

    Sauf qu’en février 2016, lors d’un match au Club Soda, personne n’avait voulu en lancer et la patinoire resta vierge de couvre-chaussures à balayer.

     

    Depuis, un petit stock demeure à la disposition de spectateurs aux matchs de la ligue, peu utilisé, et uniquement contre l’arbitre. On ramollit. Autres moeurs.

     

    40 ans, des idées, des pépins

     

    La LNI a 40 ans bien sonnés et, le 18 décembre, Radio-Canada offrira un spectacle anniversaire d’impro. Au début de l’automne, BAnQ recevait un fonds d’archives de la Ligue, cachet d’honorabilité d’une compagnie qui se sera piquée longtemps d’en recevoir plein la gueule, mais qui mérite bien quelques égards en tant qu’institution unique et vaccinée. La créature hybride de Robert Gravel, disparu en 1996, possède un public fidèle, s’affiche et innove.

     

    Pour une troisième année, la voici qui s’attaque aux classiques à l’Espace libre. François-Étienne Paré et Alexandre Cadieux, ex-critique de théâtre au Devoir, servent d’éclaireurs ou de modérateurs à des équipes de trois joueurs. Ceux-ci revisitent l’oeuvre de dramaturges du passé et du présent, jusqu’au 9 décembre. Un par soir.

     

    Au menu : Robert Lepage, lui-même ex-joueur étoile de la LNI entre 1984 et 1987, Michel Tremblay, Michel Marc Bouchard, Sarah Kane, Eugène Ionesco, Wajdi Mouawad, Larry Tremblay, Carole Fréchette, Molière. Sans oublier le grand Will. Éclectisme à plein vent.

     

    J’ai assisté à la soirée Shakespeare. On ne nous fournit pas de « claques » dans ces spectacles-là. Ça manquait, surtout en seconde partie, quand les joueurs inventent une pièce de l’auteur façon maison. Ceux-ci ne maîtrisaient pas assez bien l’univers du génie élisabéthain pour le pasticher, selon moi. Ne pond pas Hamlet qui veut. Surtout au pied levé. Mais il y a sans doute de meilleures cuvées.

     

    François-Étienne Paré me décrit ces shows-là comme un laboratoire devant public, avec essais et erreurs. À ses yeux, toute l’aventure de l’impro, saut dans le vide et plaisir masochiste, permet aux joueurs de tâter des types de rôles inédits, changeant d’âge, de sexe, de nationalité. Un terrain d’apprentissage idéal pour gérer le stress et affronter l’inconnu, décrit-il. Que du bon !

     

    Sauf que, malgré ses 250 représentations par année (matchs, ateliers, activités scolaires, etc.), la LNI, financée surtout par le Conseil des arts et des lettres du Québec, souffre de se voir jugée selon les mêmes critères que les compagnies théâtrales aux pièces déjà écrites. Dans la future politique culturelle, sa spécificité devrait être reconnue. Coup d’épaule pour la course aux sous ? Ça devrait aider.

     

    Reste que les ayants droit de la LNI sont ses fondateurs : la succession Robert Gravel et Yvon Leduc, ce dernier retiré depuis un accident en 2008. Bref, la LNI ne tient pas ses propres rênes et, faute de posséder les moyens de ses ambitions, souffre de remiser des projets d’avant-garde, quoique pionnière reconnue à l’échelle planétaire et saluée bien bas comme telle. Elle pourrait être traitée dans son berceau comme un trésor national à la japonaise, mais pensez-vous. De quoi réserver quelques « claques » à ceux qui lui mettent des bâtons dans les roues…













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