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    Entrevue

    Montréal-Nord au-delà du cliché

    Elkahna et Ines Talbi souhaitent transmettre une vision non stéréotypée du quartier de leur enfance

    2 décembre 2017 |Marie Labrecque | Théâtre
    Les trois courts monologues signés par Elkahna (à gauche), et celui écrit par Ines (qui va aussi jouer et chanter) s’inspirent généralement de leurs souvenirs et de lieux qui les ont marquées.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les trois courts monologues signés par Elkahna (à gauche), et celui écrit par Ines (qui va aussi jouer et chanter) s’inspirent généralement de leurs souvenirs et de lieux qui les ont marquées.

    Poursuivant son exploration des arrondissements de la Métropole, Foirée montréalaise donne cette année la vedette à Montréal-Nord. Plusieurs artistes associés au coin participent à ce spectacle festif qui a remplacé les Contes urbains. Elkahna et Ines Talbi, elles, ne pouvaient refuser de rendre hommage à ce quartier où elles ont passé l’essentiel de leur enfance et qui a vu naître leur vocation artistique. Les soeurs ont profité au maximum des cours offerts par l’arrondissement. « C’est assez exceptionnel, ce service, parce qu’il est abordable, relate Elkahna, l’aînée. Ma mère voulait qu’on dépense notre énergie, alors elle nous engageait dans toutes ces activités d’après-école. »

     

    Les trois courts monologues signés par Elkahna, et celui écrit par Ines (qui va aussi jouer et chanter), s’inspirent généralement de leurs souvenirs et de lieux qui les ont marquées. Elles ont grandi en face du parc Pilon, « à un pont de Laval ». Un coin doté d’une vie de quartier, mais très excentré. Trop au goût de l’adolescente Ines, qui lui vouait un sentiment d’amour-haine. « Je me sentais retirée, loin de toutes les ressources artistiques auxquelles je voulais avoir accès. » Mais avec le recul, ce défi l’a stimulée à poursuivre ses ambitions créatrices, croit-elle.

     

    En attendant l’hypothétique ligne rose de métro, qui pourrait vraiment changer la réalité du quartier, Montréal-Nord, malgré ses beautés méconnues, reste très marqué par ce sentiment d’éloignement, ce déficit d’accessibilité qui opère dans les deux sens. Ines déplore ainsi que la création de la pièce documentaire Fredy à la Licorne — un show d’ailleurs repris à la mi-décembre — n’ait pas attiré davantage de résidants de l’arrondissement où la mort du jeune Villanueva a eu lieu. « Avec Foirée, j’espère vraiment qu’on change le regard des autres Montréalais sur le quartier, mais aussi que les habitants de Montréal-Nord viennent voir qu’on projette une autre vision d’eux. On a rarement une vraie rencontre avec les arrondissements éloignés. »

     

    Et elle conteste la réputation de quartier ultraviolent qu’on lui accole. L’arrondissement n’est probablement pas pire que d’autres affligés d’un taux de pauvreté élevé, juge Ines. « Je pense qu’il faut s’attarder aux causes plutôt que de pointer du doigt. On aime ça, stigmatiser, localiser le méchant. » Pourtant, raconte-t-elle, son expérience la plus épeurante, elle l’a vécue sur le Plateau…




    Il faut revaloriser la richesse, réelle, de ces endroits, ajoute Elkahna Talbi. « Nous, on vient de là, on en est fières et on [contribue] à la société. On n’est pas un cas isolé, il y en a plein ! »

     

    Le spectacle aborde notamment ces préjugés. « Il ratisse très large, résume la cadette. Il y a des histoires d’amour, de la nostalgie. C’est assez doux et festif. Le hasard a fait que tous [les auteurs] aient eu de belles expériences » du quartier.

     

    Fêter autrement

     

    Mais Foirée montréalaise est d’abord un party très musical annonçant le temps des Fêtes. Une période qui se vivait différemment chez les Talbi, d’origine berbère, dont les parents sont des musulmans plutôt pratiquants. Ce dernier mot est prononcé d’un ton hésitant. « C’est toujours difficile maintenant de dire ça ; alorsqu’avant il n’y avait pas de problèmes. » Ines note qu’au final, leur « seule vraie différence » avec les autres familles logeait dans l’absence de porc et d’alcool à la maison. « Quand les gens venaient faire la fête chez nous, ils buvaient sur le balcon ou cachaient des bouteilles [rires]. »

     

    Noël était passé à regarder des films en famille. « Pour nous, le temps des Fêtes a toujours été une période de repos, rappelle Elkahna. Et le jour où je me suis retrouvée, à cause de ma situation de couple, à devoir visiter les familles l’une après l’autre, j’ai réalisé à quel point tout ça était épuisant ! »

     

    Le clan Talbi échangeait par contre des cadeaux au Jour de l’an. Une coutume implantée par un grand-père qui, à titre d’agent de sécurité pour le président tunisien Habib Bourguiba, avait découvert lors de ses voyages la tradition de Noël. Et qui voulut reproduire la beauté de ce rituel de terminer une année en offrant des étrennes et d’amorcer ainsi la suivante dans la joie.

     

    Grâce à cette façon différente de célébrer, les jeunes Talbi n’ont jamais eu l’impression de manquer quelque chose, assure l’aînée. « Au contraire, il y avait une fierté. Une espèce de sentiment qu’on s’était adapté : nos valeurs s’accordent aux vôtres d’une autre manière. C’était la beauté de ce fameux mot qui est devenu maudit : l’accommodement. »

    Les deux Talbi en bref Meilleures amies, habitant le même immeuble du Plateau (« mais on ne se voit jamais ! »), les sœurs mènent toutes deux des carrières éclectiques. Comédienne (II (deux), Maldoror-Paysage…), Elkahna performe aussi ses textes de spoken word sous le nom de Queen Ka. Elle vient de créer en Normandie un spectacle avec la slameuse Amélie Prévost. Ines est actrice, auteure-compositrice-interprète (l’album Boarding Gate en 2012) et la réalisatrice du court métrage Femmes. Cet automne, on l’a vue jouer dans Un si gentil garçon à l’Usine C et dans À te regarder, ils s’habitueront, au Quat’Sous. Une expérience aux répercussions positives. « J’ai eu quelques propositions vraiment intéressantes après-coup de gens avec qui j’avais rarement ou jamais travaillé. J’ai aussi eu plusieurs belles rencontres avec des spectateurs très frappés par ce qu’ils avaient entendu. »
    Foirée montréalaise
    Textes de Chantal Cadieux, Jonathan Caron, Martine Francke, Ahmad Hamdan, Justin Laramée, Yannick Marcoux, Michael Richard, Audrée Southière, Elkahna Talbi et Ines Talbi, mise en scène de Martin Desgagné, une production du Théâtre Urbi et Orbi, à La Licorne, jusqu’au 22 décembre.












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