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    Critique

    «Les enivrés» — La lucidité délirante des esprits embrouillés

    28 novembre 2017 | Chloé Gagné Dion - Collaboratrice | Théâtre
    Les dix interprètes formant la distribution plus que solide impressionnent par leur maîtrise de ces personnages chancelants.
    Photo: Nicolas Descôteaux Les dix interprètes formant la distribution plus que solide impressionnent par leur maîtrise de ces personnages chancelants.

    Après avoir mis en scène Illusions en 2015 au Prospero, le prolifique Florent Siaud revient avec Les enivrés, un autre texte d’Ivan Viripaev, figure marquante de ce qui se fait appeler le Nouveau Drame russe. Mais s’il y a davantage de scènes déterminées et de personnages précis que dans les compositions précédentes de l’auteur, la logique motivant les actes et des dialogues est complètement brouillée par le fait que tous sont ivres. Investissant ces situations absurdes, Siaud offre un spectacle fascinant.

     

    Ivres, 15 personnages errent dans la nuit, au rythme de saynètes occasionnant quelques croisements. Les dix interprètes formant la distribution plus que solide impressionnent par leur maîtrise de ces personnages chancelants. Des postures de chacun aux mouvements de groupe, en passant par des ressorts comiques éprouvés et de délicats échanges entre les acteurs, la partition physique élaborée par Siaud charge les rencontres entre les personnages d’une rare et envoûtante intensité.

     

    Situées en dehors de la fête, les scènes prennent des virages drôles, pathétiques et touchants. Intrigants, les personnages nous attirent dans leurs esprits avinés, autorisant en quelque sorte leurs discours mystiques, inspirés. Ils discutent d’amour, de divinités, de sincérité et de vérité, avec des paroles tout en répétitions, en mensonges, en allégories, parfois vulgaires et souvent imagées. Comme si l’ivresse était surtout un prétexte pour accéder à ce langage lyrique et décalé. Et la soûlerie devient un délicat écho au mélange d’effets grisants, étourdissants et étouffants que ces paroles, avec leurs détours et leur incarnation, peuvent provoquer.

     

    L’ivresse se trouve aussi dans la manière poétique avec laquelle les personnages embrassent la fragilité des choses, puis les brisent en ne faisant pas de cas des conséquences. Une autre poésie étrange, misant sur la dualité, s’installe dans la pièce avec sa gravité amusante, ses jeux sérieux, ses vacuités pleines et sa lucidité brouillée. Étrange, aussi, de voir des préoccupations profondes portées par des corps relâchés, mous, hors de la névrose et de l’angoisse qui consume.

     

    Dans cet univers, les conceptions sonores et lumineuses semblent toujours justes et enveloppantes, autant au service des récits que de leur part évocatrice. C’est aussi le cas des vidéos projetées sur un décor aux mouvements joyeusement magiques. Un haut mur en épaisses franges de plastiques se dresse sur scène, une cloison poreuse qui n’est pas sans rappeler les autres surfaces de projection des mises en scène de Siaud dans Quartett, d’Heiner Müller, et 4.48 Psychose, de Sarah Kane. La persistance de ces murs ouverts s’impose comme un symbole récurrent du caractère à la fois tangible et insaisissable de ces dramaturgies exigeantes que Siaud continue de placer sur scène en faisant bellement retentir ce qu’elles ont de réel et de mystique.

    Les Enivrés
    Texte : Ivan Viripaev. Traduction : Tania Moguilevskaia et Gilles Morel. Mise en scène : Florent Siaud. Production du Groupe de la Veillée. Au théâtre Prospero jusqu’au 16 décembre.












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