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    Chronique

    Les antihéros de Miller

    Odile Tremblay
    25 novembre 2017 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    Le grand dramaturge américain Arthur Miller avait le génie de créer des rôles masculins paradoxaux et hantés. Il ouvrait des tiroirs intimes sur la mauvaise foi et la dignité blessée de ses héros, avant de les précipiter dans le vide. Ces jours-ci, François Papineau offre une immense caisse de résonance à son débardeur immigré, otage aveugle des tourments de son coeur dans Vu du pont, sur les planches du TNM. Marc Messier en aura impressionné plusieurs en homme trop petit pour ses rêves dans La mort d’un commis voyageur au Rideau vert quelques semaines plus tôt.

     

    Ces personnages en virilité plombée sont des antihéros de tragédie, ayant forgé leur malheur sans pouvoir l’enrayer. Incapables de comprendre leurs démons, alors les accepter…

     

    Vrais morceaux de bravoure, ces rôles offrent une rampe en or à des comédiens pour mieux plonger en des abîmes intérieurs.

     

    Éclaireur issu du milieu du XXe siècle au faisceau à longue portée, Arthur Miller montre où la soif de contrôle et la panne d’introspection peuvent mener. On regarde Vu du pont désormais d’un autre oeil, avec l’impression d’assister au crépuscule de ce type de personnages. Et si le nouveau millénaire nous entraînait vraiment ailleurs ?

     

    Attachant et égaré tant qu’on voudra, le Eddie Carbone de Vu du pont est si macho, possessif et mal embouché qu’une soixantaine d’années plus tard, son destin semble un symbole d’une ère géologique dépassée. Question de contexte.

     

    Tant qu’un groupe domine le monde, il n’est pas obligé de se remettre en question. Mais quand l’empire chancelle…

     

    La crise que traverse l’Occident, entraînant la chute des mâles en abus de pouvoir, dépasse les cas criminels avérés, harceleurs et violeurs, pour remettre en cause de façon plus globale la brutalité du patriarcat face aux comportements de douceur, traditionnellement associés au féminin. L’alliance des deux pôles saura un jour créer de plus fécondes synergies.

     

    Bien sûr, Donald Trump règne à la Maison-Blanche avec tous les attributs des maîtres anciens, caricature bouffonne de l’espèce, mais voir autour de lui vaciller un monde depuis des millénaires érigé sur la domination masculine, abus inclus, fait réfléchir et c’est tant mieux. Le président américain finira bien par s’enfarger aussi dans ses gros lacets.

     

    Sacrifier aux dieux

     

    Il y a également des pots cassés. Ces tribunaux improvisés des médias, grisés par leurs nouveaux pouvoirs, qui en abusent à leur tour. Comme dans Les sorcières de Salem, autre grande pièce d’Arthur Miller, écho codé au maccarthysme dans son Amérique avide de communistes, d’homosexuels et de parias divers à sacrifier aux dieux de l’intolérance sur l’autel rougi.

     

    Je vois encore Gilbert Sicotte dans Le vendeur de Sébastien Pilotte, en 2010 ; un de ses meilleurs rôles, primé aux Jutra. Son héros aliéné, nourri de chimères et de passions, sous rayons du couchant, semblait tiré tout droit de l’univers d’Arthur Miller.

     

    J’ignore comment se porte ce grand acteur (sans doute mal). Dans le tourbillon de la blogosphère, de la « chroniquosphère », des plaintes citoyennes à l’ombudsman de Radio-Canada, écartelé entre les partis pris des uns et des autres, son poste perdu en pleine tourmente ; bonjour la fête ! On compatit d’autant plus que le reportage de la SRC dénonçant ses approches musclées dans ses cours au Conservatoire d’art dramatique nous avait franchement scandalisés.

     

    Jamais son sort n’aurait dû se jouer sur le tribunal du Téléjournal : voilà qui fait consensus. C’est aux établissements à gérer les plaintes d’anciens ou d’actuels étudiants contre un enseignant. Encore devraient-ils offrir des directives précises au personnel. Et remiser leur opacité d’usage.

     

    Des modus operandi sont à revoir, cris et humiliations relevant deméthodes pédagogiques à remiser. Peut-être qu’on devient moumounes, mais prôner le respect semble une riche idée.

     

    Comme son personnage du Vendeur, le Gilbert Sicotte pédagogue appartient sans doute au monde d’hier, même si sa fougue aida des apprentis comédiens à briser leurs bastions de résistance. Par contre, dans sa peau d’acteur, si les metteurs en scène le boycottent à cause de cet éreintement disgracieux, ils priveront le Québec d’un de ses meilleurs interprètes. Et s’afficheront comme d’affreux pissous.

     

    Au fait, les dénonciations des mâles agresseurs se sont raréfiées au Québec — plus qu’ailleurs — depuis son inélégante exécution publique. Les limiers des médias jouent soudain de prudence, craignant sans doute de se faire éreinter comme la SRC, s’ils dépassent la frontière que le bon sens devrait tracer. Un bien et un mal sortiront de là : des salauds finis passeront ici entre les mailles du filet, mais d’autres Sicotte se verront épargnés par l’élan de la vindicte. Rien n’est blanc ou noir.

     

    La parole libérée souffle un vent libre. Que les harceleurs tombent de la tour. Sauf qu’on n’est pas dans Les sorcières de Salem non plus. Reste à évoluer ensemble. Avec discernement, s’il vous plaît, merci.













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