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    Contagions sur les scènes

    18 novembre 2017 |Chloé Gagné Dion | Théâtre
    L’équipe de «Sous la nuit solitaire» en répétition, une pièce métissant danse et théâtre qui prend l’affiche au Quat’sous ces jours-ci.
    Photo: Catherine Legault Le Devoir L’équipe de «Sous la nuit solitaire» en répétition, une pièce métissant danse et théâtre qui prend l’affiche au Quat’sous ces jours-ci.

    Cet automne, la danse et le théâtre s’échangent leurs territoires, se métissent sur les scènes. La performeuse Nicola Gunn a ouvert le bal avec Piece for Person and Ghetto Blaster chorégraphié par Jo Lloyd, puis Angela Konrad lui a succédé sur la scène de l’Usine C avec Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me, « conçue pour un acteur, quatre danseurs et un chien ». À La Chapelle et au Quat’sous, des segments dansés ont trouvé leur place dans les mises en scène de Nina, c’est autre chose (Florent Siaud) et d’À te regarder, ils s’habitueront (collectif).

     

    S’esquisse alors la tentation de nommer ce qui pourrait constituer une tendance, mais l’histoire résiste, et le piège des étiquettes est difficile à déjouer. Même remettre en contexte la « danse-théâtre » telle qu’elle s’est développée au Québec il y a une trentaine d’années implique qu’on ait la mémoire un peu courte. Interrogée à propos des spectacles unissant danse et théâtre qui se créent ces jours-ci, la professeure retraitée, théoricienne et interprète Michèle Febvre précise d’emblée que ces arts se rencontrent sur scène depuis des siècles. Alors pourquoi en faire un cas aujourd’hui ?

     

    Sens et sensorialité

    Photo: Catherine Legault Le Devoir «De plus en plus, on comprend l’impact que peut avoir un corps chargé sur scène», raconte Renaud Lacelle-Bourdon, ici à gauche, en répétition.

    Selon Febvre, s’il y a un rapprochement à faire entre les créations actuelles et celles des années 1980 où un certain théâtre était « physique » puis une certaine danse « théâtrale », c’est la persistance d’une tension entre sens et sensorialité. La dynamique entre ces deux pôles serait au coeur de toute tentative de rencontre entre les deux arts, depuis bien avant que le concept de « danse-théâtre » se cristallise dans les oeuvres de Pina Bausch.

     

    Le théâtre représenterait le sens, la signification, et la danse la sensorialité, les sensations. Febvre insistecependant sur la spécificité de chaque objet artistique, sans accorder tellement d’importance au fait qu’il provienne de la danse ou du théâtre. « Qu’est-ce qui est sur scène, est mis en jeu ? Des intensités corporelles ou des intensités de sens qu’on appuie ? Et comment ça se rencontre, ou pas ? Est-ce plus fort du côté de la sensorialité ou du sens ? C’est cette pondération entre l’un et l’autre qui fait la qualité du spectacle. »

     

    En effet, entre la sensualité du tango chorégraphié par Marilyn Daoust dans Nina, c’est autre chose et la force politique du tableau de la chorégraphe Mélanie Demers dans À te regarder, ils s’habitueront, la danse semble s’immiscer dans le théâtre autant pour proposer une sensorialité nourrissant l’histoire que pour déjouer les significations du spectacle.

     

    Des reconfigurations éternelles

     

    Est-ce que cette approche change quelque chose pour l’interprète de théâtre ? Pas tellement, dit l’actrice Larissa Corriveau, qui collabore aussi avec des chorégraphes. Elle souligne qu’au théâtre, « l’art de l’acteur est physique avant tout, et même si on intellectualise le personnage, l’émotion ne peut que passer par le corps si on veut qu’elle soit transmise à un public ». Alors qu’en danse, ses réflexes d’actrice donnent inversement une motivation aux gestes. Elle estime que c’est d’ailleurs peut-être cette qualité émotive des mouvements des acteurs qui intéresse les chorégraphes, puisque la finesse d’exécution des danseurs leur échappe.

     

    Renaud Lacelle-Bourdon, l’un de ses compagnons de jeu de Sous la nuit solitaire — une pièce métissant danse et théâtre qui prend l’affiche au Quat’sous —, se réjouit d’ailleurs que les approches se contaminent. « De plus en plus, on comprend l’impact que peut avoir un corps chargé sur scène. Quand c’est bien calculé, le sens de la parole est encore plus accessible, et l’aspect physique de l’interprétation devient contagieux. Pour le spectateur, la tête et le corps reçoivent tout en même temps. »

     

    Il s’entend avec Corriveau pour dire que la manière d’être sur scène est à réinventer à chaque collaboration, comme s’ils créaient constamment de nouveaux jeux et devaient en déduire les règles.

     

    Les arts vivants

     

    Marie-Christine Lesage, professeure à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, explique cette reconfiguration constante des formes en mentionnant notamment l’influence du performatif, qui brouille les pistes depuis déjà plusieurs années. Déconstruisant l’idée traditionnelle de la représentation, cette manière de placer le réel sur scène permet aux artistes d’aborder le théâtre comme faisant partie des arts vivants. Le métissage s’opère alors non seulement avec la danse, mais aussi la musique, l’installation, les arts visuels ou numériques, et bien d’autres.

     

    Les artistes approchant la création ainsi ne s’embarrassent pas de correspondre aux codes d’une discipline ou d’une autre. Libres, ils s’allient comme bon leur semble, pigent là où la création les mène afin de nourrir des démarches qui leur sont propres, et d’inventer de nouveaux langages pour accéder à leurs imaginaires singuliers.

    De l’écriture pour théâtraliser la danse? Deux autres spectacles, ceux-là issus de collaborations, s’ajoutent à la liste des pièces hybrides qui prennent l’affiche cet automne. L’Agora accueille jusqu’à ce soir, samedi, Rewriting Distance. Créé par la chorégraphe Lin Snelling et le dramaturge de la danse Guy Cools, le spectacle cherche à lier le mouvement, la voix et l’écriture en s’inspirant de Montréal. Sur la scène du Quat’sous, c’est la chorégraphe Estelle Clareton et le metteur en scène Olivier Kemeid qui se sont alliés pour façonner Sous la nuit solitaire, présenté jusqu’au 2 décembre. En s’inspirant des gravures créées par Gustave Doré pour illustrer L’enfer de Dante, la pièce place elle aussi l’écriture sur scène.












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