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    Entrevue

    Femmes (de théâtre) qui courent avec les mots

    Les dramaturges Catherine Léger, Sarah Berthiaume et Catherine Chabot discutent écriture et féminisme

    4 novembre 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Les œuvres de Catherine Léger, Sarah Berthiaume et Catherine Chabot vont loin dans les thèmes, les actes de leurs personnages ou la crudité du langage.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les œuvres de Catherine Léger, Sarah Berthiaume et Catherine Chabot vont loin dans les thèmes, les actes de leurs personnages ou la crudité du langage.

    Dans un milieu encore loin de la parité espérée, la création le même jour de trois pièces attendues, toutes signées par des auteures éprouvées (sans même compter une quatrième, la débutante Marianne Dansereau), paraît exceptionnelle. Belle occasion pour organiser une rencontre entre Catherine Léger, Sarah Berthiaume et Catherine Chabot.

     

    D’emblée, ces jeunes dramaturges s’entendent sur une chose : pour remédier au déficit de parole féminine sur scène, « presque incompréhensible » dans un domaine aussi progressiste, elles favorisent l’imposition de quotas, une mesure radicale pour enfoncer la porte. Et dans ce contexte où elles sont minorisées, même si leurs nouvelles pièces ne se réclament pas d’un discours féministe, l’acte même « de prendre la parole sur scène a déjà quelque chose de féministe, de politique », estime Catherine Chabot (Table rase). Jouée à Espace libre, sa nouvelle pièce Dans le champ amoureux dissèque l’effritement d’un couple, qui reflète le désenchantement social consécutif au Printemps érable.

     

    Fort différents, les trois textes paraissent toutefois tous très en prise sur le réel, sur notre monde post-utopie : perte de sens, individualisme, absence de projet commun. Un théâtre teinté d’humour où se rejoignent le personnel et le collectif. « Les personnages féminins sont souvent confinés aux sphères de l’intime, on les représente traditionnellement dans les sentiments, dit Sarah Berthiaume. D’où l’envie de les lier aux enjeux sociaux, politiques. »

     

    Dans son Antioche, destiné notamment au public adolescent de Fred-Barry, l’auteure explore à travers le mythe d’Antigone un thème très associé aux hommes : la radicalisation. Or, constate-t-elle, le mythe selon lequel le masculin est universel et le féminin particulier a la vie dure. « Parce que ma pièce présente trois personnages féminins, on me demande beaucoup si les gars vont aussi se sentir interpellés. Je ne pense pas qu’on poserait la question inverse avec des personnages masculins. On a encore du chemin à faire. »

     


    Elles ont aussi à coeur d’écrire des figures féminines fortes qui s’éloignent des clichés genrés. Si les auteures portent une responsabilité, c’est celle-là, croit Catherine Léger, dont Filles en liberté voit le jour à La Licorne. « Il faut des femmes [qui écrivent] afin que les personnages se décantent sur toutes les variations possibles. Et pour parler de l’expérience d’être une femme : il y a des choses qu’on est les seules à savoir, qu’il faut vivre de l’intérieur pour pouvoir en parler. »

     

    Sarah Berthiaume revendique par contre le droit d’écrire sans toujours se donner la mission de défendre un point de vue féministe. « J’exige d’avoir la même liberté qu’un homme : de pouvoir créer aussi des filles qui ne sont pas que militantes ou éloquentes. »

     

    « C’est fondamental si on veut la parité », approuve sa collègue. Sinon, les auteures risquent d’être marginalisées : « Un théâtre ne va pas programmer 50 % de pièces militantes ! »

     

    Renversements

     

    Leurs héroïnes n’ont d’ailleurs pas toujours le beau rôle. Dans les oeuvres des deux Catherine, ce sont aussi souvent elles qui prennent les devants, voire qui utilisent un homme comme objet sexuel. L’une décrit la complexité d’un couple où les amants sont « tour à tour bourreaux et victimes ». L’autre, dans une pièce fouillant des « rapports utilitaires » entre personnages individualistes, met en vedette une vingtenaire qui se sert de son pouvoir pour manipuler certains mâles et mener une vie paresseuse… « J’ai envie d’avoir des personnages féminins bad ass, parce que ça fait du bien, note Catherine Léger. Dans la réalité, on est encore dans une position de vulnérabilité par rapport aux hommes dans plusieurs domaines. On le voit en ce moment, et pour moi c’est enrageant. »

     

    Inutile de dénoncer des inégalités bien connues, enchaîne Sarah Berthiaume. « On est au-delà du constat ou de la revendication. Comme dramaturge, c’est plus intéressant de revirer de bord cet état de fait, un peu comme Catherine [Léger] l’a fait dans Baby-Sitter. »

     

    Aller loin

     

    Elles osent aller loin, ces auteures. Dans les thèmes, les actes posés par leurs personnages ou la crudité du langage. Dans le champ amoureux navigue ainsi du débat philosophique à une dimension futile sans fards. « Il y a une volonté de montrer la réalité comme elle est, très au ras des pâquerettes du quotidien, confirme l’auteure. Comme peut le faire [la télésérie] Girls. De montrer comment les corps sont. » En espérant qu’un jour cette vision non idéalisée ne soit plus transgressive.

     

    « C’est fou, à la lumière de Girls, de revoir Sex and the City et de se dire qu’à sa sortie, c’était une série féministe ! lance Catherine Léger. On comprend maintenant qu’il y avait encore quelque chose d’aliénant pour les filles dans cette série qui parle de magasinage… On va loin parce qu’on a tout un stéréotype à déconstruire. On a juste à regarder les racks de magazines féminins : le mainstream féminin est encore très propret. Donc il faut une réponse forte à ça. »

    J’exige d’avoir la même liberté qu’un homme: de pouvoir créer aussi des filles qui ne sont pas que militantes ou éloquentes
    Sarah Berthiaume
     

    Existe-t-il pourtant des interdits pour une dramaturge ? Afin de ne pas y reconduire de clichés, Catherine Chabot a soumis chacun de ses deux textes à la grille d’analyse d’une amie féministe. « J’aime me faire rentrer un peu dedans par ces filles qui ont des postures plus radicales que moi. Ce n’est pas de la censure, mais une sensibilité. »

     

    Il existe une tension entre leur liberté de créatrices et l’avancement de la cause, selon les deux autres. « Moi, j’ai toujours peur — et même durant cette entrevue — d’avoir l’air de me désolidariser des femmes militantes, explique Catherine Léger. Je trouve ça important, je veux être avec elles. Mais je ne veux pas avoir cette préoccupation quand j’écris. Et je me rends compte qu’il y a une seule façon de parler d’enjeux féminins dans l’espace public. Ainsi, durant [les entrevues pour] Baby-Sitter, on s’attendait à ce que je condamne les blagues de viol. Alors que moi, je disais qu’il y a peut-être autre chose de plus grave. »

     

    Le problème vient aussi du fait que toutes les batailles féministes importantes ne sont pas encore gagnées. « On est tannées d’en parler, mais on dirait qu’elles ne se règlent jamais. Alors, est-ce qu’on a le droit, nous, auteures, de parler d’autre chose ? C’est un peu conflictuel. »

    Antioche / Dans le champ amoureux / Filles en liberté
    Texte de Sarah Berthiaume. Mise en scène de Martin Faucher. À la salle Fred-Barry, du 7 au 25 novembre / Texte de Catherine Chabot. Mise en scène de Frédéric Blanchette. À Espace libre, du 7 au 25 novembre / Texte de Catherine Léger. Mise en scène de Patrice Dubois. Une production du Théâtre PAP. À La Licorne, du 7 novembre au 2 décembre.












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