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    Chronique

    Ouvrir les yeux

    Odile Tremblay
    21 octobre 2017 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    Àla mi-février, la pièce a fait à Québec grand bruit au théâtre Premier Acte, sur l’avenue De Salaberry. Froid, du Suédois Lars Norén, terrifiant portrait d’une jeunesse xénophobe, prit l’affiche dans la capitale deux semaines après que le jeune Alexandre Bissonnette eut semé la mort à la grande mosquée de Sainte-Foy chez des musulmans en prière. Six personnes assassinées, huit blessées, plusieurs polytraumatisées, une société entière en état de choc !

     

    Tout pour ébranler la compagnie La Brute qui pleure, fondée par David Bouchard et Dayne Simard. Leur toute première production soudain sur la ligne de feu. La revoici à Montréal, toujours aussi percutante, alors qu’un colloque de l’Université de Montréal se penche sur le Québec post-commission Bouchard-Taylor.

    Photo: Catherine Langlois Théâtre de cruauté, à la Antonin Artaud, d’une brutalité inouïe, «Froid» glace les os jusqu’à la moelle.

    Froid, créée en 2003, se basait sur un fait divers sordide. De jeunes néonazis suédois avaient torturé à mort un gars de 14 ans d’origine tchèque après son refus de clamer son amour pour la cause hitlérienne.

     

    Il y est question de courage, d’ignorance, de rejet de l’autre, de frustrations identitaires et de pulsions de mort. Ce texte n’offre aucune réponse, brosse un constat aussi froid que le titre, en appel de réflexion.

     

    Les politiques migratoires de Trump avaient incité ces hommes de théâtre à faire traduire la pièce en bon québécois avant de la présenter dans leur ville, où un vent de crainte et d’intolérance montait.

     

    « Ce show qu’on avait peur de sentir trop étranger, loin de nous, en une soirée de janvier, il est devenu local, indéniable. Est-ce qu’on le modifie, l’adoucit, le transforme ? se sont demandé le metteur en scène Olivier Lépine et la troupe après l’attentat. Non. Mais en aval et en amont, on invite encore davantage au dialogue, à la conversation. L’action, c’est d’ouvrir la porte. »

     

    Le public et la critique de Québec allaient recevoir Froid comme un coup de poing au ventre.

     

    Pile poil

     

    Cette pièce n’arrête pas de tomber pile. Écrite d’heure en heure, ici même ? Mais non ! Mais oui ! Réactualisée sans cesse. Après les morts de la grande mosquée, il y eut les manifestations de Québec, les débats soulevés par les migrants de Lacolle, les cris de La Meute et beaucoup d’inquiétudes.

     

    Froid s’arrime soudain au recul de l’État québécois devant le projet d’une commission sur le racisme systémique, auquel il a enlevé les griffes et les dents. Peut-être aurait-il divisé plus qu’autre chose — et surtout miné la popularité du Parti libéral — mais des remises en cause collectives demeurent en suspens.

     

    Après tout, des nuages noirs planent. On les voit de nos yeux.

     

    L’art devient d’autant plus pertinent quand il tient presque seul le flambeau des questionnements de fond.

     

    Ça prend, veut, veut pas, des lanceurs d’alerte.

     

    Alors, j’ai couru au théâtre Prospero, rue Ontario, devant ce Froid transplanté à Montréal jusqu’au 4 novembre par la compagnie de Québec. Dans la petite salle intime du bas, la salle était remplie à craquer de jeunes avant tout.

     

    Ça m’a semblé de bon augure. Signe que cette audience-là devrait s’interroger et prendre parti, aujourd’hui plus qu’hier. Car maintenir les yeux fermés n’est désormais possible ni pour eux ni pour leurs aînés. Mieux vaut savoir où peut mener le rejet de l’autre quand il tombe en terrain miné. Surtout au Québec, à l’identité fragile et menacée.

     

    Chape de tragédie

     

    Théâtre de cruauté, à la Antonin Artaud, d’une brutalité inouïe, ce spectacle glace les os jusqu’à la moelle. Rien de confortable pour le spectateur, bousculé sans répit par la musique, la violence, la haine, les cris. Le public québécois, qui aime tant rire au théâtre (même sans raison), se voit confronté au racisme, à l’intimidation, au rêve aryen de pureté de la race.

     

    C’est la dernière journée d’école et trois ados suprémacistes blancs, dont un musulman souffre-douleur au père bosniaque, buvant de la bière, mangeant des saucisses, déconnent dans les bois. Au milieu de propos anodins s’expose leur vision sociale : « Y’a du monde qui débarque de partout. Bientôt, on va couler, esti ! » Et de rugir contre toutes les différences.

     

    Ils viennent de familles disloquées, se sentent voués au sort des petits du système. Oui, mais encore ?

     

    La jeune fille, incarnée par la très douée Ariane Bellavance-Fafard, se révèle le membre le plus cruel du groupe. Un étudiant d’origine coréenne, adopté à deux ans par des parents suédois ouverts et cultivés, passe par là. Mal lui en prend…

     

    Une amie, après la pièce, secouant la chape de tragédie, évoquait des pas vers la lumière : « Mon fils et ses amis ont été à l’école avec des élèves de toutes les origines, me disait-elle. Les nouvelles générations n’ont pas ces blocages-là. Il faut croire en leur vision d’avenir. »

     

    En attendant, et si se profilait vraiment un racisme systémique larvé ou affiché, cousin du sexisme dénoncé sous explosions de témoignages ces temps-ci ? S’il fallait pénétrer courageusement ces champs de mines là aussi ?

     

    Les temps changent

     

    Retour sur les révolutions en cours dans nos empires culturels, à la suite des agressions sexuelles commises par des hommes de pouvoir, dans la foulée de l’affaire Weinstein. La chute de Gilbert Rozon, patron de Juste pour rire, notre nabab à nous, fit ce plouf énorme. De quoi assombrir aussi les célébrations du 375e anniversaire de Montréal, dont il tenait les rênes. En embarrassant nos dirigeants, qui n’y regardaient pas de si près…

     

    Des digues se sont ouvertes et les comportements de matamores en rut ne passent plus. Tant mieux ! Ce tsunami témoigne par la bande d’un échec du système judiciaire. Combien de victimes de harcèlement ont refusé de porter plainte face au cauchemar appréhendé en cour ? Les journaux et les médias sociaux ont pris le relais des dénonciations recueillies, avec immense force de frappe, mais sur fond de tribunal populaire en lynchage instantané et dangers de dérapage.

     

    L’hypocrisie de nos institutions, qui ont protégé les puissants contre les fragiles victimes dont tous se détournaient, a enfanté des monstres. Morale de l’histoire : ce besoin d’accroître les niveaux de conscience, de développer une éthique de vie dans le respect de l’autre. Sinon, le sol se dérobera sous les pieds des agresseurs et des tyrans. « Car les temps changent », chantait Dylan. Oh yé !













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