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    «Le Wild West Show de Gabriel Dumont», une pièce de résistance

    18 octobre 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    La comédienne Émilie Monnet, le dramaturge Jean Marc Dalpé (devant) et le metteur en scène Mani Soleymanlou sont de la production qui revisite l’histoire du pays en réunissant des artistes canadiens francophones, autochtones et anglophones sur une même scène.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La comédienne Émilie Monnet, le dramaturge Jean Marc Dalpé (devant) et le metteur en scène Mani Soleymanlou sont de la production qui revisite l’histoire du pays en réunissant des artistes canadiens francophones, autochtones et anglophones sur une même scène.

    L’entreprise est ambitieuse, c’est le moins qu’on puisse dire. Le Wild West Show de Gabriel Dumont met à contribution cinq compagnies théâtrales, dix auteurs et autant d’interprètes issus de diverses collectivités canadiennes. Le spectacle créé ce mercredi soir à Ottawa retrace la lutte réprimée des Métis de l’Ouest à la fin du XIXe siècle, en rassemblant des représentants des quatre communautés alors impliquées dans cet épisode douloureux : les anglophones, les francophones, les Métis et les autochtones.

     

    Et ce, sans chercher à aplanir les divergences de points de vue, qui ressortent sur scène. « Ce n’est pas un projet de révisionnisme historique, explique le dramaturge et comédien Jean Marc Dalpé. On ne cherchait pas le consensus, mais la rencontre et le dialogue. Cette histoire est très controversée. Mais on s’est tous mis d’accord sur une chose : on n’aime pas John A. MacDonald ! »

     

    Le co-instigateur de l’entreprise en parle comme d’un spectacle « profondément militant » en ce qui concerne la situation inacceptable des Premières Nations. Rien d’une ode fédéraliste pour le 150e anniversaire de la Confédération. « On fait ce show pour rappeler l’Histoire et pour célébrer la résilience des peuples qui ont résisté au Dominion du Canada. Ce Canada de MacDonald dont l’un des objectifs fut de faire disparaître les peuples autochtones. Et moi, j’ajoute : de faire taire les francophones hors Québec. »

     

    L’événement historique soulève des thèmes toujours actuels. « À qui est le territoire ? Qui doit exploiter les ressources naturelles ? résume Dalpé. Cette histoire-là, c’est la mainmise de l’argent sur le territoire pour l’exploiter. » C’est aussi le récit d’un soulèvement populaire, une lutte à la David contre Goliath, « un combat du peuple contre le pouvoir, contre les puissants », qui se perpétue dans notre monde, ajoute Mani Soleymanlou. Le metteur en scène souhaite que le spectacle provoque une sorte d’éveil collectif. « Il faut que cette histoire devienne l’histoire de tout le monde, pour qu’on puisse réparer collectivement les erreurs du passé. »

     

    L’invention du western

     

    Sur le plan formel, le spectacle s’inspire de la participation de Gabriel Dumont aux Wild West Shows orchestrés par Buffalo Bill. En 1885, après la pendaison de Louis Riel, son général rejoint ainsi ce grand happening extérieur où le légendaire chasseur de bisons « reconstitue » le Far West américain.

     

    « Buffalo Bill a inventé la business du divertissement, raconte Jean Marc Dalpé. Toute notre vision du western, les images qui ont été colportées par Hollywood, viennent de ses shows. » Ironiquement, cette grosse entreprise de récupération et d’appropriation culturelle va permettre à plusieurs autochtones de gagner leur vie, mais aussi contribuer à la survie de pans de leur culture, objet d’une répression en Amérique du Nord. « Les spectacles déformaient plein de choses, pour les mettre au goût des gens de l’Est, mais ils en préservaient certains éléments. Ils ont aussi créé des liens entre les nations autochtones, et de là va émerger une espèce de culture panaméricaine. »

     

    L’éclectisme de ce mariage de rodéo, de chansons, de numéros clownesques — quisera « le point de départ du vaudeville » — a donc influencé la création collective, joyeusement bourrée d’anachronismes. Les auteurs principaux (Dalpé, Alexis Martin, Yvette Nolan) ont tenu à conserver la diversité des voix perceptible dans l’écriture de chaque épisode. « La variété des formes et des styles augmente le plaisir, dit le premier. Et c’est très brechtien : chaque moment a un début, un milieu et une fin. » « Les auteurs ont fait un véritable travail d’éclatement de la forme, qui permet d’aborder l’Histoire de façon décomplexée », précise Soleymanlou. L’épopée des Métis y est racontée par les membres d’une troupe itinérante, sans considération réaliste d’identité.

     

    « C’est comme une bande dessinée », décrit l’interprète Émilie Monnet. La production rappelle à cette artiste, anishnaabe par sa mère (donc sans lien direct avec cet événement), l’importance de l’humour pour les autochtones dans leur histoire. « C’est une façon de dédramatiser les enjeux. L’humour devient une arme de résistance. » Elle pense que le contenu profond, « terriblement tragique » du spectacle, va émerger de cette forme parodique. « Et il y a des scènes tellement satisfaisantes, comme lorsqu’on chante nos airs traditionnels. La culture est une autre forme de résistance… »

     

    Choc de codes culturels

     

    D’emblée, le coloré dramaturge franco-ontarien avait prévenu l’équipe : « Ce n’est pas une pièce montréalaise, là ! C’est une pièce qui va naître de la rencontre de tous ces gens. »

     

    La rencontre entre des artistes parlant différentes langues, et possédant parfois des codes culturels ou théâtraux différents, est au coeur même de la démarche, parfois délicate mais passionnante, selon Mani Soleymanlou. « Déjà, le processus de répétition est particulier. Il a fallu s’entendre à plein de niveaux. » Le metteur en scène s’est efforcé de préserver l’authenticité de cette rencontre, de « profiter de ce que chaque participant a d’unique, au lieu de tout aplatir pour en faire une pièce de théâtre standard. »

     

    Jean Marc Dalpé constate pour sa part qu’« on vit dans un drôle de pays où, d’un côté, il y a le discours de la réconciliation, du Canada uni, multiple, alors que dans la réalité, comme artistes, on a toujours fonctionné en silos ». Un cloisonnement dicté par la structure des institutions et des subventions. « Et c’est ce qu’on est en train de briser avec ce spectacle-là. »

    Gabriel Dumont, l’homme de terrain Au Québec, on connaît mieux Louis Riel, martyr de la cause des Métis. Plus d’un tiers de la population montréalaise était d’ailleurs descendue dans la rue pour protester contre son exécution, rappelle Émilie Monnet. Alors que Riel incarne « le politicien, celui qui a négocié l’entrée du Manitoba dans la Confédération », Gabriel Dumont (1837-1906), qui mène plutôt les troupes sur le terrain, est le « héros populaire », résume Jean Marc Dalpé. « C’est un gars de la terre, le chef de la chasse. »
    Le Wild West Show de Gabriel Dumont
    Textes : Jean Marc Dalpé, Alexis Martin, Yvette Nolan, Laura Lussier, Andrea Menard, Gilles Poulin-Denis, Paula-Jean Prudat, Mansel Robinson, Kenneth T. Williams et David Granger. Mise en scène de Mani Soleymanlou. Une coproduction du Théâtre français du Centre national des arts, du Nouveau Théâtre expérimental, du Théâtre Cercle Molière et de La Troupe du Jour en collaboration avec le Centre du théâtre d’Aujourd’hui. Au Centre national des arts, à Ottawa, du 18 au 21 octobre ; au Centre du théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, du 31 octobre au 18 novembre.












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