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    Josée Yvon, terroriste théâtrale d’outre-tombe

    Comment mettre en scène l’œuvre et la vie de l’auteure de «Filles-commandos bandées»?

    7 octobre 2017 |Catherine Lalonde | Théâtre
    Sophie Cadieux, auteure avec Dany Boudreault de «La femme la plus dangereuse du Québec», ici en compagnie du metteur en scène Maxime Carbonneau
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sophie Cadieux, auteure avec Dany Boudreault de «La femme la plus dangereuse du Québec», ici en compagnie du metteur en scène Maxime Carbonneau

    Que reste-t-il d’une kamikaze qui n’a pas explosé ? Que reste-t-il, plus de vingt ans après sa mort, des textes coups-de-poing de la poète Josée Yvon, porte-parole radicale et avant l’heure des prostituées, des trans, des maganées et de toutes les minorités ? Pour tenter une réponse, Maxime Carbonneau et Dany Boudreault, de La Messe basse, s’attaquent avec Sophie Cadieux à la théâtralisation de l’univers extrême d’Yvon, dont ils sont fans, dans La femme la plus dangereuse du Québec. Même décédée, la poète se laissera-t-elle faire ?

     

    « On a décidé de traiter Josée Yvon comme elle-même traitait ses sujets et écrivait, expliquent en entrevue le metteur en scène Maxime Carbonneau (Siri) et le codramaturge Dany Boudreault (Le déclin de l’empire américain, version théâtrale), l’un finissant dans une complicité amoureuse évidente les phrases et la pensée de l’autre. Elle faisait un genre de scrapbooking, une réutilisation infinie des collages de ses propres textes, des insertions de citations d’autres auteurs, des extraits de journaux jaunes », dont Photo Police ou des magazines pornographiques. « C’était une grande pilleuse, une pirate. Alors, on a décidé de piller son fonds d’archives », ces 24 boîtes de notes et carnets qu’elle a livrés contre 2700 $ aux archives nationales, peu de temps avant son décès, à 44 ans, en 1994.

     

    « C’est dur, en 2017, de parler de Josée Yvon sans parler de sa vie », indique Boudreault, et « sans parler de l’époque », poursuit Carbonneau, rattrapant le témoin d’une conversation à relais, faite à deux voix et d’une même tête. « Et c’est difficile de parler de la vie de Josée Yvon sans parler de Denis Vanier », complète le dramaturge. « Ce qu’elle a mis dans le fonds d’archives témoigne aussi des années vécues avec Vanier », renchérit le metteur en scène.

     

    Car Josée Yvon reste encore dans l’ombre poétique de l’auteur de Je. Aussi parce qu’elle est venue à la littérature par lui, comme personnage littéraire, par la photo de son sexe figurant dans le recueil Le clitoris de la fée des étoiles. Les noirs amoureux écriront ensuite et penseront ensemble ; mais les Filles-commandos bandées, Chienne de l’hôtel Tropicana et autres Laides otages d’Yvon connaissent, à cause de leur forme hybride, du côté altermondialiste, du communautaire et du pas politiquement correct qui les traversent, un sursaut d’intérêt actuellement.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'équipe derrière «La femme la plus dangereuse du Québec»
     

    « Le show ne sera pas fidèle, mentionne Dany Boudreault. Ce n’est pas un biopic, ni un récital. On n’est pas dans l’incarnation du personnage de Josée Yvon, même si parfois on en esquisse une, à peine. » Trois personnages hantent ce récit fragmenté, trois sortes de lecteurs de Josée Yvon. Celle qui l’a trop bien lue, jusqu’à la connaître presque par coeur (Ève Pressault), qui pose un regard contemporain sur les textes. Celle qui a vécu à la même époque, qui a entendu les rumeurs, qui connaît le mythe de cette fée mal tournée gavée de médicaments et d’héroïne, décédée des suites du sida, peut-être elle-même prostituée (Nathalie Claude). Et celui qui envers et contre tous préfère et préférera Denis Vanier (Philippe Cousineau).

     

    « On change souvent de niveau, un peu comme l’écriture d’Yvon le fait, poursuivent les deux créateurs. Il y a des dialogues suivis d’un chunk poétique, après un monologue qui fait un peu Michel Tremblay. On valse entre le narratif, le lyrique, le poétique. C’est un voyage dans son écriture, pas chronologique, vers un certain aveuglement, qui aboutit à Manon la nuit », dernier texte, écrit alors qu’Yvon perdait graduellement la vue.

     

    Jouer aux poètes trash

     

    Les deux hommes de théâtre ont été frappés par l’importance de la représentation dans le couple Yvon-Vanier. Par exemple ? Dans le film Vanier présente son show de monstres, le réalisateur Charles Binamé capte une bataille dans une ruelle. « Ils ont engagé un cascadeur ! Et c’est “fucké” quand même qu’elle soit allée porter ses archives juste avant de mourir, indique Boudreault. Elle a décidé d’y laisser tel rapport médical, telle liste qu’on réutilise. Elle s’est mise en scène dans ces boîtes-là. » Un peu comme si elle leur avait prémâché le boulot. Et de rappeler le rapport au théâtre de celle qu’on surnommait la « fée des étoiles » parce qu’elle avait été éclairagiste au Grand Cirque ordinaire ; elle avait amorcé une thèse sur Bertolt Brecht, jamais terminée ; gagné un prix avec la pièce L’invention ; présenté Ailleurs d’ailleurs à la Nouvelle Compagnie théâtrale, que le comité avait refusé.

     

    Dans ses archives, se trouvent des listes et des listes et des listes. « Dans toutes ses “criss” de listes, on trouve toujours “Pour la femme la plus dangereuse du Québec”. C’est qui ? Et ce serait qui, en 2017, la femme la plus dangereuse du Québec ? Ça s’peut-tu ? » s’enflamme Dany Boudreault. « Il faut déjà voir c’est quoi le danger aujourd’hui, et c’est quoi le terrorisme en 2017 — un mot qui revient beaucoup dans l’oeuvre de Yvon, mais auquel l’actualité internationale a insufflé une autre dimension qu’en 1980. »

     

    Structuralistes ou putains ?

     

    Aux textes d’Yvon et aux quelques vers de Vanier qui font la partition, Boudreault a ajouté un « Josée Yvon nous haït » de son cru. « Elle nous haïrait de faire un show sur elle. Ou elle nous trouverait smattes. Ou peut-être qu’elle aurait insisté pour qu’on fasse un show trans à partir de Travesties-kamikazes, ou un show black autour de Laides otages ou d’androgynes noires. Comment, comme créateurs, on se positionne avec notre sentiment d’imposture ? On le dit. On s’inspire, et on profane. Elle disait : “Je n’écris pas pour les universitaires, les détectives structuralistes, j’écris pour les putains de la Main”, et c’est paradoxal, car aujourd’hui on va parler d’elle dans Le Devoir, et ce sont les milieux universitaires qui s’intéressent à elle, les gender studies. Je pense que de les faire au théâtre, ses mots vont se rendre au monde. »

     

    Même si les putains de la Main et les maganées ne sont habituellement pas les premiers à emplir les gradins ? « Elle ne venait pas de ce milieu-là elle non plus. Elle y a plongé, mais l’a vampirisé, aussi. »

     

    Et ils concluent, encore d’un souffle à deux modulations. Carbonneau : « Il y a un cuir épais à fendre pour accéder au sensible de Josée Yvon. Ce qui me touche vraiment dans son écriture, et dans la femme, c’est cette capacité d’amour infini, ce désir qu’elle injecte partout. Elle se cherche des jumeaux lesbiens, des frères, des soeurs. » Boudreault : « Elle veut la communauté, mais sans jamais y appartenir. » Carbonneau : « Elle cherche la fusion en même temps que la destruction. C’est comme si elle avait une grenade dans une main et te tendait l’autre pour t’embrasser. » Boudreault : « C’est un maudit piège de tendresse. » Carbonneau : « Je la trouve super inspirante pour le travail avec les acteurs, cette tension entre destruction et désir et amour. » Boudreault : « C’est un bras de fer amoureux. Un maudit piège de tendresse », répète-t-il en concluant.

    La femme la plus dangereuse du Québec
    Inspiré de l’oeuvre et de la vie de Josée Yvon, dramaturgie de Dany Boudreault et Sophie Cadieux, mise en scène de Maxime Carbonneau, avec Nathalie Claude, Philippe Cousineau et Ève Pressault. À la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier, du 10 au 28 octobre.












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