Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Messier et Papineau dans les ténèbres du rêve américain

    Les comédiens s’aventurent dans le théâtre d’Arthur Miller pour la toute première fois

    30 septembre 2017 | Christian Saint-Pierre - Collaborateur | Théâtre
    François Papineau incarnera le débardeur Eddie Carbone au TNM tandis que Marc Messier sera le père de famille Willy Loman au Rideau vert.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir François Papineau incarnera le débardeur Eddie Carbone au TNM tandis que Marc Messier sera le père de famille Willy Loman au Rideau vert.

    Revisiter Arthur Miller au temps d’un Donald Trump a quelque chose d’à la fois jouissif et inquiétant. Alors qu’ils se préparent chacun leur tour à se frotter à son univers, les comédiens François Papineau et Marc Messier racontent combien les mots du dramaturge américain, qui a si bien décrit les lézardes fragilisant les fondements du rêve américain en son temps, sonnent encore terriblement juste aujourd’hui.


    En apercevant le dictaphone du Devoir, François Papineau révèle spontanément qu’il utilise le même appareil pour mémoriser son texte, c’est-à-dire celui du personnage principal de Vu du pont, le débardeur Eddie Carbone, qu’il incarnera sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) à compter du 14 novembre : « Je commence par enregistrer toutes les répliques de mes partenaires de jeu, puis je n’ai qu’à insérer les miennes au travers en faisant marche, arrêt, marche, arrêt… C’est une excellente méthode, qui permet d’être rapidement dans un vrai dialogue, autrement dit de quitter complètement la page. »

     

    Marc Messier, qui s’apprête à camper le père de famille Willy Loman, premier rôle de ce qui est certainement la plus connue des pièces d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur, travaille quant à lui avec une répétitrice. « Je suis en train de brûler mon cachet, lance-t-il dans un grand éclat de rire. Sans blague, elle me donne un sérieux coup de main. Parce qu’on va être honnête : il parle beaucoup, ce Willy ! »

     

    Retour sur scène

     

    Même s’il a joué Broue plus ou moins 3000 fois entre 1979 et 2017, Marc Messier effectue tout de même ces jours-ci ce qu’il est convenu d’appeler un retour sur scène, presque 15 ans après Les noces de tôle de Claude Meunier chez Duceppe. Le comédien foule qui plus est les planches dans un rôle dramatique, registre auquel il est peu associé. « C’est Serge Denoncourt qui m’a demandé si j’étais tenté de faire du théâtre, explique l’acteur qui a eu 70 ans en août dernier. Il voulait savoir ce que j’aurais envie de jouer. Je lui ai parlé de Beckett, d’Ionesco, mais surtout de mon amour pour le théâtre américain, et plus particulièrement pour Mort d’un commis voyageur, que j’ai découverte dans les années 1960 grâce à un télé-théâtre avec Jean Duceppe, Janine Sutto, Benoit Girard et Jaques Godin. » Quelques années plus tard, voilà que le projet se concrétise et que Messier s’apprête à partager la scène du Rideau vert avec Louise Turcot, Éric Bruneau et Mikhaïl Ahooja.

     

    Mort d’un commis voyageur s’appuie sur un conflit père-fils entre Willy et Biff Loman, mais aussi, et peut-être même surtout, sur un affrontement entre l’individu et la société à laquelle il appartient. Alors que le voyageur de commerce dans la soixantaine est renvoyé par son employeur, son fils aîné, comme en inadéquation avec son époque, s’avère incapable de conserver un travail. Dans cette pièce créée en 1949, tout comme dans Vu du pont, créée en 1955, c’est le rêve américain qui est interrogé, jusque dans ses fondements mêmes. « Ça a tellement bien traversé le temps, croit Messier. Depuis que Donald Trump est au pouvoir, ça résonne encore plus fort. »

     

    Ce que Miller dépeint, c’est la dégénérescence de la société américaine, la façon dont les êtres sont broyés au nom du capitalisme. « La pièce parle d’une nation en perte de sens, estime Messier, un monde où le paraître domine. Willy dit à son fils que ce qui est important, ce n’est pas qui il est, mais bien qui il connaît. La beauté de l’Amérique, selon lui, c’est que tu peux devenir riche grâce à ta personnalité, grâce à ton sourire. À vrai dire, le père et le fils ne savent pas qui ils sont, ils sont tous les deux branchés sur des valeurs qui leur ont été rentrées de force dans la tête et qui ne les rendent pas heureux. »

     

    Le prix de la liberté

     

    François Papineau a accepté de jouer le rôle principal de Vu du pont avant même de lire la pièce. C’est que sous la gouverne de Lorraine Pintal, le comédien se sent prêt à embarquer dans les aventures les plus exigeantes, comme La charge de l’orignal épormyable de Claude Gauvreau, qu’ils ont montée avec succès en 2009.« D’autant que Lorraine m’a tout de suite proposé de travailler la pièce comme une création, c’est-à-dire de prendre plus de temps que d’ordinaire pour discuter autour du texte, de la mise en scène et même de la distribution. » À ses côtés sur scène, on trouvera notamment Maude Guérin, Mylène St-Sauveur, Frédérick Bouffard et Maxime Le Flaguais.

     

    Vu du pont nous entraîne elle aussi à la rencontre d’une famille, celle-là des États-Uniens d’origine italienne vivant dans la zone portuaire de Brooklyn. Le destin du débardeur Eddie Carbone, de son épouse Béatrice et de leur nièce Catherine sera entièrement remis en cause par l’arrivée de Marco et Rodolpho, deux frères, jeunes cousins de Béatrice en quête d’une vie meilleure. La pièce traite adroitement de la complexe notion de liberté. « Au départ, explique Papineau, Eddie est dans un relatif bien-être. Pourvoyeur, maître de maison, il contrôle la structure familiale et sociale, il exerce son pouvoir de manière à conserver les gens sous son joug, à l’intérieur de son domaine. »

     

    Quand la situation commence à lui échapper, que sa nièce est sur le point de s’émanciper, le personnage apparaît selon l’acteur comme un « pervers narcissique » qui va tout anéantir sur son passage : « Lorsqu’il réalise qu’il est à court d’arguments pour maintenir Catherine sous son emprise, il va entreprendre de détruire son bonheur en s’attaquant à celui qu’elle aime, un garçon dans lequel il se reconnaît peut-être un peu trop. » Mais du point de vue de François Papineau, les motivations d’Eddie ne sont pas seulement mauvaises : « Il cherche aussi à éviter que le monde qu’il a connu soit reproduit par la génération suivante. »

     

    Dans les deux pièces, on remarque cette forme de mise en garde envers le pouvoir aveugle, envers l’ordre établi. Chez les parents, on trouve certainement le désir, quoique maladroitement exprimé, de voir leurs fils et leurs filles accéder à une plus grande qualité de vie, jouir d’un meilleur sort. En ce sens, pas de doute, le théâtre d’Arthur Miller ne semble pas près de se démoder.


    Sur les exigences du théâtre Pour Marc Messier, le théâtre est une discipline de haut vol. « Par rapport à la télé ou au cinéma, le théâtre est un sport extrême, une sorte de marathon très exigeant. En ce moment, deux semaines avant la première, je consacre toutes mes journées à ça, du matin au soir, pour que ça devienne totalement naturel. »

    Pour François Papineau, le théâtre s’apparente plus précisément à une course en plein bois. « Au début, tu sais que tu dois traverser la forêt, mais tu ne sais pas par où passer, tu n’as aucune idée de ce que tu vas voir ou rencontrer. C’est juste à force de le parcourir que le sentier se trace, qu’il se creuse, qu’il se fait de plus en plus clair. Le but, à la fin, c’est d’être capable de courir dans le bois comme un animal, pour ainsi dire les yeux fermés, sans même y penser. »
    Mort d’un commis voyageur / Vu du pont
    Texte : Arthur Miller. Traduction et mise en scène : Serge Denoncourt. Au Théâtre du Rideau vert du 3 octobre au 4 novembre. / Texte : Arthur Miller. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Lorraine Pintal. Au Théâtre du Nouveau Monde du 14 novembre au 9 décembre, puis en tournée au Québec du 16 janvier au 10 février 2018.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.