Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Chronique

    L’empreinte du temps sur «Bashir Lazhar»

    Odile Tremblay
    28 septembre 2017 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    Dans Pierre Ménard, auteur du Quichotte, tiré de son génial recueil de nouvelles Fictions, le maître argentin des mises en abyme, Jorge Luis Borges, imaginait un auteur du début du XXe siècle en train de réécrire de grandes parties du chef-d’oeuvre de Cervantes publié en 1605.

     

    Les deux versions se retrouvaient au bout du compte identiques, mais trois siècles avaient passé sur le Don Quichotte initial. Borges estimait l’oeuvre de Ménard supérieure à l’originale, riche des couches de sens inenvisageables au temps de Cervantes, venues la bonifier comme un vin.

     

    Morale de l’histoire : tout est question de résonance. Suffit de lire un même ouvrage à des âges divers — à 20, à 30 puis à 40 ans, par exemple — pour y découvrir de nouvelles portées, nourries aux expériences et aux réflexions personnelles du lecteur.

     

    Appel d’air

     

    Cette nouvelle de Borges m’est revenue en tête l’autre soir, au théâtre d’Aujourd’hui, devant le Bashir Lazhar d’Evelyne de la Chenelière. Il y a dix ans, dans la mise en scène de Daniel Brière, avec en solo Denis Gravereaux (disparu en 2013), cette pièce sur un immigrant algérien sans diplôme, offrant la langue française et des leçons d’humanité à une classe d’enfants traumatisés, résonnait en appel d’air.

     

    Quel instituteur, fût-il comme lui un imposteur de bonne foi, songerait dans une de nos écoles primaires à offrir en dictée des extraits de La peau de chagrin de Balzac à des élèves de 11 ans ? Du fond de ces décalages, surgissait un univers d’exigence, d’espoir, d’humour, de douleur et de poésie.

     

    Quatre ans plus tard, le non moins remarquable Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau adaptait librement à l’écran cette satire de notre système scolaire, sur fond de société d’accueil sourde et aveugle.

     

    Ce texte avait la grâce d’émerger de ses thèses, en percée de sagesse et de transmission. Le spectateur pouvait, ou pas, refuser d’y voir un miroir tendu à ses indifférences. Après tout, il n’y avait pas le feu à la maison québécoise, ou celle-ci commençait tout juste à s’embraser après le code de vie d’Hérouxville. La commission Bouchard-Taylor, dite des accommodements raisonnables, se voulait rassembleuse. Le projet de charte des valeurs n’avait pas encore divisé la société.

     

    C’est que la donne a bien changé…

     

    Seul le système scolaire, qui néglige des transmissions de savoir au profit d’approches pédagogiques « de souplesse », apparaît immuable. On s’en désole plus fort. Ces pertes de racines culturelles crient l’urgence du coup de barre devant le Bashir Lazhar d’aujourd’hui.

     

    Dix ans après la création de la pièce sur les planches, six ans après le film de Falardeau, se greffe surtout à l’oeuvre d’Evelyne de la Chenelière un kaléidoscope d’images : vagues de migrants prenant d’assaut l’Occident, attentats islamistes à répétition, décrets sur l’immigration de Trump, assaut meurtrier contre la mosquée de Québec, montée des meutes, consultation sur le racisme systémique à nos portes, peurs, rejets, replis, alouette !

     

    Ouragan de catégorie 5

     

    La pièce a gagné en force d’impact ; ouragan passé à la catégorie 5. Voici la théorie de Borges brillamment cautionnée. Les mêmes mots, mais…

     

    Alimentée aux angoisses d’une planète affolée, comme aux ratés pédagogiques qui enfantent chez nous une nuée d’analphabètes fonctionnels, Bashir Lazhar, dans la sobre mise en scène de Sylvain Bélanger, devient la pièce de l’heure : celle qui radiographie notre monde avec une acuité que les crises évacuent dans la vraie vie.

     

    Le rappeur québéco-algérien Rabah Aït Ouyahia y vit son baptême du théâtre. À la première, sa voix ici et là égarait son souffle, ses gestes semblaient moins assurés que ceux de Denis Gravereaux ou, à l’écran, de Fellag.

     

    Pourtant, c’est bien pour dire : il n’en paraissait que plus émouvant, plus proche de son héros entre deux rives et de ces migrants, ombres anonymes aux traits effacés à qui il redonne une dignité perdue.

     

    On souhaite à Bashir Lazhar de circuler dans les écoles, comme dans les quartiers où les craintes et les haines ont fait leur nid. Ce n’est plus une pièce, c’est une mission.

     

    Espérons aussi qu’on pourra un jour décharger ce texte du trop-plein d’affects que les dérives du globe lui ont superposé, histoire de lui rendre la seule luminosité de sa fable : Il était une fois Bashir Lazhar…

     

    Se tenir debout

     

    Un mot sur les regimbements d’Ottawa à imposer une taxe à la consommation des produits de Netflix et d’autres mégaplateformes internationales dégorgeant en ligne films et séries. À contre-courant des positions de la communauté européenne, voilà qui éclaire encore une fois la faiblesse de l’État canadien devant le voisin du Sud et ses multinationales. Le fédéral, qui en dira davantage ce jeudi, s’en tire à bon compte avec la décision pirouette de Netflix d’investir au moins 500 millions en cinq ans dans le contenu canadien. Le gros américain travaillait déjà au pays de toute façon. D’autres plateformes géantes qui auraient pu être taxées de concert, se voient laissées bien tranquilles. Et ce, en pleine renégociation de l’ALENA, n’augurant rien de bon. Le numérique est cher au coeur de la ministre du Patrimoine, ça va, on a compris, mais où seront ses griffes et où seront ses dents ?

     

    On entend d’ici monsieur Lazhar conseiller à ses élèves : « Vous en valez la peine. Tenez-vous debout ! »













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.