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    Rachel Graton dans la mémoire fragmentée d’un événement traumatique

    23 septembre 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    La dramaturge Rachel Graton croit beaucoup au pouvoir de l’émulation et de l’inspiration pour encourager les créatrices à prendre leur place.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La dramaturge Rachel Graton croit beaucoup au pouvoir de l’émulation et de l’inspiration pour encourager les créatrices à prendre leur place.

    L’édition 2017 de Dramaturgies en dialogue, en août, n’aura pas eu l’occasion de mettre en lecture la pièce lauréate du prix Gratien-Gélinas comme elle le fait normalement. Pour une excellente raison : une production de La nuit du 4 au 5 se préparait déjà. Le texte, dont le jury avait vanté la forme « riche et aboutie », s’apprête à être monté par Claude Poissant, que l’auteure avait enrôlé comme conseiller. C’est dire si cette première création de la comédienne Rachel Graton connaîtra un baptême anticipé.

     

    La covedette de la série Les Simone — qui se prépare à vivre une deuxième mise au monde, de chair celle-là, un mois plus tard ! — n’a jamais cessé d’écrire depuis son adolescence. Dans La nuit du 4 au 5, elle évoque l’impact, personnel et collectif, d’une agression sexuelle subie par une jeune femme, qui tente par la suite de reconstituer l’événement. Et de reconquérir sa liberté.

     

    Le récit est inspiré d’une expérience « similaire » que Rachel Graton a vécue, sur laquelle elle préfère ne pas s’étendre car l’intérêt est ailleurs. « Ce que j’ai à dire est dans ma pièce », explique-t-elle de sa voix douce et posée. L’artiste a par contre découvert que la création, cet acte de transformer une situation traumatique en un objet artistique qui la transcende et en élargit la perspective, est « un bon moteur de résilience ». « Probablement parce que ça nous donne du contrôle dessus. »

     

    En écrivant, une forme lui est vite apparue : celle du choeur. « Au fond, ces événements sont des histoires individuelles, mais qui finissent par appartenir à tout le monde. » Relayé par cinq voix (Geneviève Boivin-Roussy, Louise Cardinal, Johanne Haberlin, Simon Landry-Désy et Alexis Lefebvre), le récit épouse la mémoire trouée, fragmentée par « flashes » de la victime en choc post-traumatique et ses étapes vers la résilience.

    Comment on fait avec le passé, est-ce qu’on en emporte avec nous pour continuer ou est-ce qu’on essaie d’oublier et de passer à autre chose? Comme société, a-t-on besoin de se souvenir dans le détail pour évoluer?
    Rachel Graton, sur la manière dont on se relève d’un événement traumatisant
     

    Il pose aussi de nombreuses questions. « A-t-on besoin de se souvenir pour se relever d’un événement traumatisant ? Est-ce qu’il faut absolument se souvenir de tout ? » Ce questionnement sur la mémoire, l’auteure l’élargit à notre histoire collective. Aux événements politiques qui nous ont marqués, et même aux legs des artistes d’hier. « Est-ce que l’on continue l’héritage qu’ils nous ont laissé ? Comment on fait avec le passé, est-ce qu’on en emporte avec nous pour continuer, ou est-ce qu’on essaie d’oublier et de passer à autre chose ? Comme société, a-t-on besoin de se souvenir dans le détail pour évoluer ? »

     

    La vérité par l’image

     

    La partition multiplie les perspectives, relayant notamment la rumeur publique, contradictoire, jouant sur les stéréotypes qui courent sur l’agression. « On essaie tous de donner du sens aux événements dramatiques à notre façon, je trouve. Il y en a qui vont [blâmer] la personne, d’autres la victimiser… Il y a de tout pour expliquer ce qu’on est incapable de s’expliquer. Ce sont des événements qui n’ont pas de sens, au fond. »

     

    Il y a aussi ceux qui mettent en doute la véracité d’un fait divers enregistré nulle part à une époque où « il y a des vidéos de tout ». Où cohabitent dans les médias sociaux insignifiances et tragédies humaines. « C’est comme si la vérité appartenait à l’image, à l’Internet. Alors, quand tu te retrouves toute seule avec une mémoire amnésique, le doute est grand parce qu’on dirait que ce qui est vrai, c’est ce que je suis capable de montrer sur mon iPhone. Ce n’est pas nécessairement ce qui est ressenti, ou raconté de bouche à oreille. Non, pour que ce soit vrai, il faut que ce soit sur Wikipédia, on dirait », lance-t-elle en riant.

     

    Vous comprendrez qu’avec ce texte ouvert, formellement travaillé, on est loin de l’écriture thérapeutique. « Ce que j’essaie de proposer, ce sont des portes ouvertes vers quelque chose d’émotif, vers la psychologie, mais qu’on n’y entre jamais vraiment, afin que les émotions aient lieu plutôt chez les spectateurs. »

     

    La prochaine pièce, plus réaliste, proposera « un autre jeu complètement ». « C’est ce qui m’anime : trouver une forme qui convient au sujet. » Ce deuxième texte aborde la relation entre une adolescente et une intervenante d’un centre jeunesse. Encore une fois, l’auteure « essaie de mélanger l’intimité d’une quête individuelle à un enjeu collectif. Au fond, ce qui m’intéresse c’est la nature humaine. » Même son mode d’expression pourrait varier selon les projets. L’écriture, le jeu, la réalisation (elle travaille actuellement sur des courts métrages) : Rachel Graton ne renonce à rien.

     

    Notre rencontre a eu lieu le lendemain de la publication d’une étude par le groupe Femmes pour l’équité en théâtre. La dramaturge, qui reconnaît être moins à l’aise avec des actions qui auraient un caractère « obligatoire », croit beaucoup au pouvoir de l’émulation et de l’inspiration pour encourager les créatrices à prendre leur place. « C’est notre responsabilité, si on a la possibilité de poser des actions, de les faire pour influencer. Il ne faut pas craindre de proposer [des projets]. Une chose est sûre : il faut écrire. Et il faut écrire des rôles féminins de plus de 30 ans… »

    La nuit du 4 au 5
    Texte : Rachel Graton. Mise en scène : Claude Poissant. Du 26 septembre au 14 octobre, à la salle Jean-Claude-Germain. En supplémentaires jusqu’au 20 octobre.












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