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    Critique théâtre

    Fixer la mort, ouvrir la vie

    26 avril 2017 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    L’œuvre rend compte, de manière éclatée, du sida comme fait social total, avec ses nombreuses implications.
    Photo: Claire Renaud L’œuvre rend compte, de manière éclatée, du sida comme fait social total, avec ses nombreuses implications.

    Il y aurait tant à dire à propos de (More) Propositions for the AIDS Museum, version mise à jour d’une proposition indisciplinée d’abord présentée aux Écuries il y a trois ans et reprise cette semaine au Théâtre La Chapelle. Par son incomplétude, sa polyphonie et le sens de l’engagement qui s’en dégage, l’oeuvre issue de l’entité artistique Projets hybris rend compte, de manière éclatée, du sida comme fait social total, avec ses nombreuses implications à la fois médicales, politiques, judiciaires, financières, culturelles et imaginaires.

     

    Au départ, les créateurs et créatrices se livrèrent à une replongée groupée dans les archives de la lutte contre le fléau, à l’apogée de son incompréhension généralisée dans ces années 1980 à la fois si loin et si proches. Muséologues anarchistes, les performeurs — Maude Arès, Jordan Arseneault, Antoine Beaudoin Gentes, Mykalle Bielinski, Philippe Dandonneau, Joseph Elliot Israël Gorman, Patrick R. Lacharité, Keven Lee et Danièle Simon — restituent des fragments épars, remixés, transfigurés de cette recherche. À chacun, à chacune son ton, sa langue et sa discipline, bien que les scènes de groupe, les collaborations et les soutiens discrets ne manquent pas.

     

    L’objet mis en scène par Philippe Dumaine fascine et dérange, notamment parce qu’il entretient tout du long ses propres ambivalences. Peut-on rire en compagnie de cette artiste à bout de souffle, venue témoigner de son relatif échec à faire tenir toutes ses idées dans un seul et même costume ? Comment recevoir les blagues immondes de ce duo d’humoristes : dénonciation ou réappropriation ? S’émeut-on un instant à l’évocation d’une époque sexuelle supposément plus simple mais révolue ? « Your nostalgia is killing me », nous répond l’une des nombreuses pancartes brandies lors d’un défilé de slogans. Militants, les artistes n’en reconnaissent pas moins, discrètement, leurs limites et doutes personnels.

     

    Nombreux sont les numéros qui nous renvoient à notre ignorance, à nos préjugés latents, à nos outils désuets ou inexistants pour appréhender le phénomène. Invité dans l’urgence à participer à une manifestation en direct sur Internet pour la décriminalisation de la non-divulgation du virus par les personnes atteintes, le public s’y met ou se fige. Il reste beaucoup à faire, tant à apprendre. Démuni, confronté, étourdi par moments, le spectateur profitera de la multitude de portes — poétiques, musicales, visuelles, discursives — pour entrer par où il le pourra.

     

    Lors de la première de lundi soir, il fallait entendre l’intervention toute simple et sans fard du docteur Jean-Pierre Routy, auteur de Ce que le sida a changé (Héliotrope, 2011). Sur la ligne de front depuis plus de 30 ans, l’hématologue est venu rappeler que deux grandes attitudes ont prévalu dans le milieu médical à l’époque de l’éclosion première : un laisser-faire dépité et un acharnement pourtant illogique devant l’ampleur de la tâche, lequel a pourtant porté certains fruits en ralentissant, en soulageant, en limitant.

     

    On sort de (More) Propositions for the AIDS Museum avec l’infime impression d’avoir effleuré du bout de l’âme la souffrance de milliers de personnes à qui on a tout refusé au moment où elles ont eu le plus besoin des autres.

    (More) Propositions for the AIDS Museum
    Création collective. Mise en scène : Philippe Dumaine. Une production de Projet hybris présentée au Théâtre La Chapelle jusqu’au 28 avril.












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