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    Le cessez-le-feu, selon Peter Brook

    Odile Tremblay
    25 mars 2017 |Odile Tremblay | Théâtre | Chroniques

    Les grands livres de sagesse sortent des tiroirs en temps de crise, dépoussiérés, consultés en oracles, montés au cirque ou au théâtre. Mieux compris aussi, forcément.

     

    Le public a besoin de comparaisons pour saisir les conflits d’antan. Il n’en manque point sur sa planète en folie. Hier ressemble tellement à aujourd’hui. Ils cherchaient à nous imiter ; c’est sûr.

     

    N’empêche ! Le nom sanskrit Mahabharata aurait pu demeurer pour plusieurs d’entre nous insondable et imprononçable. Pourtant, le public de Montréal se l’est mis en bouche cette semaine, écoutant les enseignements issus de ce long poème, qui font du bien, faut dire.

     

    Pendant que la Tohu présentait Until the Lion d’Akram Khan, tiré de cette épopée millénaire hindoue liée à une guerre fratricide, on allait voir à la 5e salle de la Place des Arts Battlefield du grand Peter Brook, adaptée d’autres extraits de la saga, au temps où les dieux, les hommes et les animaux se parlaient.

     

    Ce jour-là, des écrans de dimensions diverses nous bombardaient d’images de l’attentat terroriste de Londres sur le pont de Westminster face à l’imperturbable Big Ben. La violence semblait éclairer l’oeuvre d’un dramaturge issu des brouillards de sa Tamise.

     

    Victoire à la Pyrrhus

     

    On l’aura compris : la mythologie hindoue, avec ses scènes de désolation et d’errance après de monstrueux combats, offre un miroir à notre monde à feu et à sang. La roue belliqueuse tourne en nous emportant. La forêt où errent les conquérants d’une victoire à la Pyrrhus (au prix de pertes énormes) fait écho dans notre esprit aux images de mort et d’exil venues de Syrie, d’Afrique, d’Europe. Comme à celle des réfugiés mexicains gelés au pied de nos frontières.Les personnages de Battlefield et nous avançons à tâtons dans une ère post-apocalyptique.

     

    « Les fleuves s’écoulent dans la mauvaise direction, précise l’épopée. Les météores tombent sur la terre. » On se croirait, effets spéciaux et action trépidante en moins, dans un des films hollywoodiens catastrophes qui s’éclatent sur les écrans. Des résonances se répondent partout.

    Photo: Caroline Moreau Les personnages de «Battlefield» et nous avançons à tâtons dans une ère post-apocalyptique.

    Brook est une légende vivante. Shakespearien depuis toujours (à cinq ans, il montait Hamlet avec des marionnettes), mais dans une approche de modernité, auteur et cinéaste ; le théâtre constitue pour lui une arme, une lanterne dans la nuit.

     

    Le mythique dramaturge est en fin de course. Il a eu 92 ans cette semaine, juché sur ses longues échasses temporelles. Ce texte millénaire l’enfonce dans l’histoire de l’humanité et dans le mythe, avec urgence de transmettre. Si morale au texte il y a, elle renvoie dos à dos vainqueurs et vaincus, qui trouvent le combat trop cher payé. Un appel au cessez-le-feu.

     

    Ce Mahabharata, il le connaissait depuis longtemps. Avec Jean-Claude Carrière, Peter Brook avait extrait de l’épopée historico-mystique (274 778 vers) un spectacle de neuf heures lancé en 1985 au Festival d’Avignon, dont les spectateurs témoins parlent encore avec émoi. Un film et une minisérie devaient perpétuer le spectacle.

     

    Marie-Hélène Estienne signe avec lui cette mise en scène d’une version courte (1 h 10), tout à l’épure, qui atterrit chez nous.

     

    Les luttes de pouvoir et de territoire qui embrasent aujourd’hui le monde valaient, aux yeux de Peter Brook, de ressusciter l’épopée, en ce seul segment des lendemains d’affrontement. De la Shoah et d’Hiroshima, dont il aura enregistré dans sa jeunesse les ondes de choc, nul n’a tiré de leçons. Reste à enfoncer le clou.

     

    Il voit l’ombre de la mort avancer et la simplicité monacale lui tient lieu de signature. Peter Brook ressemble à ces peintres japonais qui, à force de représenter le mont Fuji, tracent d’un seul trait sa quintessence.

     

    Mise en scène délestée

     

    Livrera-t-il une autre création nouvelle ? Pas sûr. Battlefield a des côtés testamentaires, avec retour au giron originel.

     

    Ça m’émouvait de participer peut-être à sa dernière aventure, comme d’entendre des propos de sagesse. D’autres cherchaient sur scène l’action, sans la trouver.

     

    Certains spectateurs se sentent déconcertés par la modestie de cette création, l’absence de décors, le rythme de récits insérés parmi d’autres, comme dans Les mille et une nuits.

     

    Au fil des ans, Brook s’est délesté des couleurs, des accessoires et du fla-fla.

     

    Battlefield est enfanté par sa théorie de l’espace vide : dispositif simplifié, mouvements des comédiens au premier plan, intimité avec le public. Loin du spectacle à grand déploiement, Peter Brook, metteur en scène des profondeurs, choisit le petit castelet pour parler au public à l’oreille : « L’anéantissement ne vient jamais les armes à la main. Il vient doucement nu-pieds. »

     

    L’humanité se voit réduite sur ces planches à quatre personnages, plus un musicien qui ponctue les récits ou en crée de nouveaux. On se sent du coup chez les griots africains. Trois des comédiens, Carole Karemera, Jared McNeill et Ery Nzaramba, sont noirs et semblent vouloir nous ramener aux enseignements de la Terre mère.

     

    « Que faire quand tout ce que vous aimez s’est envolé ? » demande en substance la pièce. Alors, ils errent, s’adressent au serpent, au ver de terre, au pigeon ; témoins et acteurs de Battlefield comme eux. Le roi aveugle et majestueux (formidable Sean O’Callaghan), appuyé sur sa canne, choisit de s’enfoncer dans la forêt. Les corps se collent, se réchauffent, se séparent. Les yeux disent tout.

     

    « Ces hommes fiers comme des tigres sont désormais des feux éteints », entend-on. La pièce s’offre des accents shakespeariens (tantôt Macbeth tantôt Hamlet). On évoque l’Oedipe roi de Sophocle, pour ce personnage de vieux roi aveugle et hanté. L’Ancien Testament n’est pas loin non plus, ni la vieille épopée mésopotamienne de Gilgamesh, avec la quête initiatique des jumeaux antagonistes.

     

    Assez pour constater que dans toutes cultures, les grands textes se rejoignent dans le creuset unique de la sagesse universelle, auquel on a intérêt à puiser encore et encore, sous peine de mourir de soif.













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