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    Critique théâtre

    La richesse d’une pièce

    21 mars 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Sans sacrifier la drôlerie de cette pièce brillamment écrite, Poissant n’oublie jamais la noirceur fondamentale du portrait.
    Photo: Gunther Gamper Sans sacrifier la drôlerie de cette pièce brillamment écrite, Poissant n’oublie jamais la noirceur fondamentale du portrait.

    Cette première incursion de Claude Poissant chez Molière fait regretter qu’il ne s’y soit pas attaqué plus tôt. Le metteur en scène insuffle finesse et fraîcheur à sa version de L’avare.

     

    Une pièce par ailleurs bien populaire en ce printemps, puisqu’on la montera aussi bientôt au Théâtre de la Bordée, dans la capitale.

     

    Cette ubiquité n’est guère surprenante, si l’on considère que l’oeuvre dépeint un univers dominé par la contre-vérité et le spin. L’égoïsme, l’autoritarisme et la pingrerie de l’avare en question forcent en effet son entourage à une constante flagornerie, au mieux, ou à d’éhontés mensonges, au pire. Le prétendant désargenté de sa fille joue un personnage, l’entremetteuse Frosine raconte plus de faussetés qu’un porte-parole de Donald Trump… Dans la maisonnée d’Harpagnon, la franchise n’est pas récompensée, au contraire.

     

    Sans sacrifier la drôlerie de cette pièce brillamment écrite, Poissant n’oublie jamais la noirceur fondamentale du portrait. L’obsession matérialiste est source d’angoisse chez un protagoniste qui entretient un rapport affectif avec son or, et pour qui la possession semble être un rempart contre la mort. Des siècles avant les psys, Molière décrit là uneaffection pathologique. Plus sinistre que risible, parfois violent, le Harpagon incarné avec densité par Jean-François Casabonne prend toute sa dimension dans ces scènes où éclate sa paranoïa. Ces moments où on le voit grimé, sous l’éclairage évocateur d’Alexandre Pilon-Guay, se découpant dansl’embrasure d’un mur oppressant à l’avant-scène (forte scénographie de Simon Guilbault), acquièrent une dimension quasi expressionniste.

     

    Sinon, et en contrastes, la production se distingue par sa juvénile liberté de ton. Notamment par cette volonté affichée que chaque interprète y conserve son propre accent. Cette décontraction langagière est très perceptible dans la première scène — comme une déclaration d’intention —, où Élise (Laetitia Isambert) et Valère (excellent Jean-Philippe Perras) devisent avec le naturel de jeunes Québécois. Mais au fil des scènes, on a l’impression qu’en général, le texte classique reprend ses droits. Le vocabulaire et la structure de l’oeuvre commandent tout simplement une certaine diction. Ce parti pris donne un peu lieu à une fluctuation d’accents, selon les personnages, du français normatif d’Harpagon au plus relâché du cocher. Au bout du compte, rien de très choquant à l’oreille.

     

    Dans cet équilibre entre maîtrise du verbe et appropriation, l’impériale Sylvie Drapeau s’en tire avec les honneurs. L’actrice s’amuse fort. Et nous avec. Au sein de la jeune distribution, un peu inégale, s’illustrent notamment Simon Beaulé-Bulman et Gabriel Szabo, en délicieux valet.

     

    Poissant réussit même à rafraîchir, ingénieusement, l’improbable finale, avec son intervention du deus ex machina — avant de ramener ensuite l’attention là où il faut : l’obsession d’Harpagon. En bref, c’est là ce qu’on espère du Théâtre Denise-Pelletier dans son traitement des classiques : une vision susceptible de parler au jeune public, mais sans compromettre la profondeur de l’oeuvre.

    L’Avare
    Texte de Molière. Mise en scène de Claude Poissant. Au Théâtre Denise-Pelletier, jusqu’au 8 avril.












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