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    Critique théâtre

    En finir avec la vie

    21 mars 2017 | Christian Saint-Pierre - Collaborateur | Théâtre
    Hormis l’ouverture, la mise en scène est plutôt sobre, s’en tenant essentiellement à mettre en relief les enjeux.
    Photo: Yves Renaud Hormis l’ouverture, la mise en scène est plutôt sobre, s’en tenant essentiellement à mettre en relief les enjeux.

    Il aura fallu tout près de 25 ans pour que la pièce d’Albert Camus revive sur un grand plateau montréalais. En 1993, au Théâtre Denise-Pelletier, Brigitte Haentjens avait frappé fort avec son Caligula, un spectacle d’une grande maîtrise où le comique et le tragique étaient cruellement enlacés, une relecture au centre de laquelle Marc Béland brillait comme un joyau. Disons que René Richard Cyr et Benoît McGinnis, dont les noms figurent en ce moment sur la marquise du TNM, avaient de grands souliers à chausser…

     

    Dès la première scène, le ton est donné : le spectacle sera brut et métallique, sombre et contemporain, plus rock que classique. Au diable les toges et les colonnes antiques. Dans l’espace immaculé qui surplombe la scène, Drusilla, soeur et amante de l’empereur, crache des litres de sang. Ce tableau, poignant, crucial, « autorise » la descente aux enfers qui va suivre. Aveuglé par la souffrance, le crâne rasé, les vêtements tachés de sang, Caligula cessera de distinguer le bien du mal pour se transformer en tyran, un impitoyable meurtrier des êtres et des valeurs, un homme entièrement livré à sa quête d’absolu, de liberté et d’impossible. L’amitié, l’amour et la fraternité, rien ne subsistera à sa fureur. Même l’art, pourtant si cher à son coeur, ne parviendra pas à le sauver.

     

    La pièce créée en 1945 est verbeuse, il faut le reconnaître, mais elle est portée par une langue somptueuse et un propos d’une intelligence époustouflante. Véritable fantasme pour philosophe, le texte cristallise une foule de grands questionnements sur le bien et le mal, l’inné et l’acquis, le nihilisme et l’existentialisme, le pouvoir et la révolte. Faut-il préciser que la pièce n’a, en regard de notre monde, absolument rien perdu de sa pertinence ? L’intranquillité de Caligula, sa terreur profonde devant l’absurdité de la condition humaine, sa désillusion, ce sont les nôtres, qu’on le veuille ou non, qu’on accepte ou non de se reconnaître dans la détresse d’un monstre.

     

    L’action se déroule sous un plafond bas, dans une structure soutenue par des poteaux de métal, comme un étau qui menacerait de se refermer, un échafaudage qui pourrait s’effondrer à tout moment. Hormis l’ouverture, la mise en scène est plutôt sobre, s’en tenant essentiellement à mettre en relief les enjeux. Ainsi, les apparitions des sénateurs humiliés sont souvent banales et celles du fantôme de Drusilla, tout bonnement superfétatoires. Heureusement, les échanges entre Caligula et ses confidents sont d’une efficacité redoutable. C’est en grande partie grâce aux propos du poète Scipion, endossés de manière très émouvante par Benoît Drouin-Germain, et de l’intellectuel Cherea, livrés avec une grande conviction par Étienne Pilon, que l’empereur nous apparaît dans toute sa complexité.

     

    Après Néron, François d’Assise, Mozart, Hamlet et le roi Bérenger, entre autres, Benoît McGinnis se saisit à nouveau d’un rôle démesuré avec une assurance et une délicatesse admirables. La jeunesse et la détresse, la lucidité et la folie, la rage et la douceur… Le comédien laisse entrevoir toutes les contradictions d’un personnage choisi par le malheur, pour ainsi dire forcé d’en finir avec la vie. Quand l’empereur découvre que la voie dans laquelle il s’est engagé sans retenue ne lui apportera jamais l’apaisement qu’il espérait, McGinnis atteint un état de grâce dont on se sent privilégié d’être témoin.

    Caligula
    Texte : Albert Camus. Mise en scène : René Richard Cyr. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 8 avril.












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