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    Peter Brook, toute victoire est une défaite

    Retour du légendaire metteur en scène après 10 ans d’absence

    18 mars 2017 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    Le directeur de théâtre britannique Peter Brook posant au théâtre Bouffes du Nord à Paris en 2009
    Photo: François Guillot Agence France-Presse Le directeur de théâtre britannique Peter Brook posant au théâtre Bouffes du Nord à Paris en 2009

    Alors qu’à la Tohu, Akram Khan danse pour encore une semaine sa relecture féministe du Mahabharata, voilà que débarque à la Cinquième Salle de la Place des Arts celui qui demeure le grand passeur occidental de ce trésor littéraire de l’humanité. Trente ans après sa légendaire adaptation scénique du monumental ouvrage — plus de 120 livres — de la culture indienne, Peter Brook y est retourné pour en extraire un fragment et le polir soigneusement pour qu’il brille dans l’obscurité de notre époque.

     

    En 1985, dans l’ancienne carrière de Boulbon près d’Avignon, c’est l’émerveillement : en neuf heures, Brook et ses collaborateurs, notamment sa fidèle complice Marie-Hélène Estienne et l’écrivain Jean-Claude Carrière, synthétisaient des décennies de guerre fratricide entre les cinq frères Pandava et leurs cent cousins, les Kaurava. L’oeuvre fit date, un film et une télésérie en furent extraits et se trouvent aujourd’hui aisément sur YouTube.

     

    « Battlefield n’est pas une version réduite de ce qui était déjà un condensé du Mahabharata, ce serait idiot », explique le maître d’oeuvre aujourd’hui âgé de 91 ans, rejoint à Paris où ce Britannique prit ses quartiers au début des années 1970 pour ne plus en partir. « Nous nous sommes souvenus d’un tout petit coin qui semblait correspondre exactement à notre monde d’aujourd’hui et qui postule que toute victoire gagnée sur le champ de bataille est une défaite. »

    Nous ne sommes plus à l’époque de Brecht, où on pouvait croire avec conviction qu’en adoptant comme artiste une attitude sociale et motivée, on pourrait aider à la révolution et sauver l’humanité. On voit que ça n’a jamais marché.
    Peter Brook

    Le fondateur du Centre international de créations théâtrales et occupant du théâtre parisien des Bouffes du Nord depuis plus de quatre décennies établit un classement fondamental : « Je dis toujours qu’il y a, dans notre culture, trois grandes oeuvres, des piliers qui contiennent tout : la Bible, qui aborde d’ailleurs le thème du fratricide tout à fait au début, puis le Mahabharata et la somme des pièces de Shakespeare. » Celui qui fréquente depuis 1945 le répertoire du Barde — des relectures exceptionnelles du Songe d’une nuit d’été, de Timon d’Athènes, d’Hamlet et de tellement d’autres — est bien placé pour savoir que l’exercice du pouvoir politique est nécessairement une malédiction pour celui à qui il échoit.

     

    Résistance en actes

     

    Si les méditations douloureuses du prince Yudhisthira, désormais souverain incontesté d’un territoire recouvert de cadavres, sont shakespeariennes, le format de Battlefield tient davantage de la miniature que de l’épopée : une comédienne, trois comédiens, un musicien, soixante-quinze petites minutes. Cette concentration est l’une des marques distinctives dans une théâtrographie qui, ces dernières années, s’est beaucoup resserrée sur des solos, des duos… « Vous savez que je n’ai pas de dogmes, pas de théories, pas de méthodes. C’est toujours saisir, dans tout ce qui se présente, ce qui nous semble le plus juste pour maintenant. À tous les jeunes metteurs en scène qui viennent me voir, je dis : “Méfiez-vous. Après des années et des années de tentatives de toutes sortes, j’en suis arrivé à ce que les journalistes et les écrivains appellent la simplicité. Mais si vous-mêmes partez avec l’idée de la simplicité, vous risquez de simplement faire dans une sorte d’austérité moribonde.” »

    Photo: Richard Termine Une scène tirée de «Battlefield»

    Les interprètes de la pièce sont d’origine irlandaise, belge, rwandaise, américaine et japonaise. Peter Brook réitère ainsi un engagement premier qui tient davantage de la résistance en acte qu’en paroles. « Notre but n’a jamais été de faire publiquement la nique au racisme, nous n’avons jamais distribué de brochures pleines de bons sentiments à ce sujet. Il s’agit, depuis toujours, de prendre des mesures concrètes pour traverser les barrières de manière simple et positive, de montrer que toutes ces lignes de démarcation sont une maladie et non une vérité. »

     

    Le protectionnisme et la méfiance d’une Europe, d’une France qui referment leurs frontières l’inquiètent-ils ? « Je crois que toute personne, quelle que soit sa nationalité ou sa place dans la société actuellement, a toutes raisons, partout, d’être inquiète. Cela dit, il faut reconnaître que l’inquiétude n’apporte pas grand-chose. Mais nous ne sommes plus à l’époque de Brecht, où on pouvait croire avec conviction qu’en adoptant comme artiste une attitude sociale et motivée, on pourrait aider à la révolution et sauver l’humanité. On voit que ça n’a jamais marché. »

     

    Le théâtre serait donc inapte à changer le monde ? Là-dessus, le créateur renvoie la balle au journaliste : « Quand vous écrivez, vous avez le choix d’exprimer des choses personnelles sur le ton de la colère et de l’agressivité, rendant ainsi votre lecteur un peu plus dégoûté. Vous pouvez aussi, dans l’espace d’un article, non pas donner dans un optimisme facile de curé, mais trouver une manière de cerner une situation, fictive ou réelle, qui renouvelle le courage. Ce qu’on appelle l’espoir. Pour nous, c’est le but dans tout acte de théâtre. »

    Battlefield
    D’après Le Mahabharata et l’adaptation éponyme de Jean-Claude Carrière. Mise en scène : Peter Brook et Marie-Hélène Estienne. Une coproduction du Centre international de créations théâtrales/Théâtre des Bouffes du Nord et plusieurs partenaires internationaux. À la Cinquième Salle de la Place des Arts, du 22 au 25 mars. Spectacle en anglais avec surtitres français.












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