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    Danse

    Une africanité urbaine au féminin pluriel

    4 mars 2017 | Mélanie Carpentier - Collaboratrice | Théâtre
    Le triptyque «Re-conter l’Afrique» donne à voir des signatures artistiques et des fusions chorégraphiques très intéressantes.
    Photo: Wild Card / Vicki Igbokwe Le triptyque «Re-conter l’Afrique» donne à voir des signatures artistiques et des fusions chorégraphiques très intéressantes.

    Ce sont des paroles encore trop rarement entendues et représentées sur nos blanches scènes, où les femmes noires peinent souvent à voir leur image dégagée de persistants stéréotypes. À l’initiative de Tangente, la soirée Re-conter l’Afrique donne une place de choix à des langages scéniques multiformes portant sur l’expérience de l’africanité dans les grands centres urbains. Une urgence habite les mots et les corps de trois chorégraphes aux racines africaines qui se sont livrés à 100 % ce jeudi à travers trois courtes formes. Ces voix à l’énergie contagieuse sortent des marges pour se poser à l’avant-scène et se réapproprier la narration de leurs histoires singulières.


    Prenant Paris comme toile de fond, la danseuse franco-ivoirienne Ghislaine Doté (compagnie Sinha Danse) invente un one-woman-show aux accents de comédie musicale. Sur fond de description documentaire, l’artiste surgit d’un grand cube Rubik en carton. Pour mieux se défaire des adjectifs accolés à la femme noire (« the black woman : strong, fearless, raw, exotic… »), elle entonne le thème de La mélodie du bonheur, imitant Julie Andrews, héroïne de son enfance. Dans un monologue intimiste adressé directement au public, celle-ci narre ses aventures de jeune artiste s’efforçant de sortir de la case « noire » dans laquelle les directeurs de distribution l’enferment. À travers une collection d’anecdotes personnelles au ton à la fois léger et grave s’installe une réflexion cruciale quant aux rôles accordés aux femmes de couleur dans la culture populaire : le fiasco de Disney et sa première princesse à la peau noire vite transformée en grenouille ; l’impossibilité d’obtenir une place dans une comédie musicale à la distribution orientée vers le blanc (« What about doing a musical for human being ? ») ; la dissuasion de s’exprimer à travers des disciplines classiques. Fusionnant les percussions corporelles traditionnelles africaines au vocabulaire contemporain, la danse prend le relais des mots dans cette proposition. Les différentes influences culturelles cohabitent de manière harmonieuse à travers le corps en mouvement. Seul bémol, la danse finit par s’inscrire de manière aléatoire et sous forme d’interludes qui tiennent plus de la démonstration qu’ils ne soutiennent vraiment le propos revendicatif de la parole mise en scène.

    Photo: Nathalie Duhaime

    À la jonction du théâtre physique et d’une danse aux caractères tribaux, la Britannique et Nigérienne Funmi Adelowe propose un conte urbain aux rythmes africains. Une trame sonore transporte le spectateur dans les rues de Londres, sur les pas chancelants d’une somnambule habitée par des visions lointaines de l’Afrique (« Her mother’s memories became her imagination »). La composition scénique nous fait basculer dans un rêve à demi éveillé, où l’insouciance de l’enfance se heurte à des espaces précaires. Le solo culmine vers un moment de crise porté par une cacophonie de sons, un jeu impossible à gagner, mettant en lumière une certaine désorientation et une aliénation relatives aux espaces urbains. Avec ses effets volontairement kitsch, la trame dramatique reste empreinte de légèreté et d’humour. Une grande tendresse se dégage de ce récit très incarné à l’issue réconfortante.

    Photo: David Wilson-Clarke
     

    Moins conventionnelle, la performance de l’Afro-Européenne Alesandra Seutin n’hésite pas à briser le quatrième mur et à se mesurer à ses spectateurs. Un élastique blanc est étiré aux quatre coins de la scène, dessinant une sorte de ring où l’artiste incarnera jusqu’à la caricature des stéréotypes de la femme noire. Débarrassant sa tête d’un pagne coloré et parfumé, elle se transforme en chauffeuse de salle et lance le public dans un jeu d’identification drôlissime. La performeuse se mue en danseuse de dancehall, revisite les mouvements du « voguing » puis le chant jazz pour mieux les distordre. Faisant fi de l’élastique qui s’étire à travers des danses ancrées au sol, Ceci n’est pas noire est une pièce ludique interrogeant les attentes et les désirs qu’on projette sur l’autre en fonction de la couleur de son épiderme et la violence de certaines étiquettes (le « Bounty », les bananes) qu’on lui colle à la peau.

     

    Le triptyque Re-conter l’Afrique donne à voir des signatures artistiques et des fusions chorégraphiques très intéressantes qui gagneraient à être développées sous des formes plus longues. Les trois propositions soulèvent des questionnements qui devraient être plus largement abordés, en trouvant aussi plus souvent présence hors des thématiques uniquement consacrées à l’africanité.

    Re-conter l’Afrique
    Skin Box : de et avec Ghislaine Doté. The Sleepwalker : de et avec Funmi Adelowe. Ceci n’est pas noire : de et avec Alesandra Seutin. Présenté par Tangente. À l’Édifice Wilder jusqu’au 5 mars.












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