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    Théâtre

    Sylvie Moreau du côté de chez Proust

    La comédienne se glisse dans la tête de l’écrivain pour une création dont elle assume seule l’écriture et la direction

    18 février 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    «À la recherche du temps perdu» a amené Sylvie Moreau à développer sa sensibilité lorsqu’elle a découvert cette œuvre à l’âge de 23 ans.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «À la recherche du temps perdu» a amené Sylvie Moreau à développer sa sensibilité lorsqu’elle a découvert cette œuvre à l’âge de 23 ans.

    Si Sylvie Moreau ne devait écrire qu’une pièce en solo dans sa vie, ce ne pouvait être que celle-ci. Marcel Proust a exercé une influence déterminante sur la comédienne, à la fois comme être humain et comme artiste. À la recherche du temps perdu, dans laquelle elle s’est immergée à 23 ans, l’a amenée à développer sa sensibilité. « Proust décrit les humains et l’intimité d’une façon rare. Moi, je suis extrêmement cartésienne, j’ai un esprit très concret et j’étais beaucoup moins sensible à cette époque. J’étais une sportive, tout était bien carré dans ma vie, et là, c’est comme si, tout à coup, je découvrais la beauté, le rapport entre la beauté et les émotions. »

     

    Sous-titré Pastiche collage et fabulations, Dans la tête de Proust dresse à la fois un portrait de l’auteur et de sa monumentale cathédrale littéraire, cette « cartographie de l’intérieur humain » qui dépeint aussi un monde en transformation durant le passage d’un siècle à un autre. « Une époque extrêmement foisonnante, où tout évoluait au niveau de la pensée et du rapport au temps. »

     

    « Je me suis inspirée autant d’écrits théoriques sur Proust que de la Recherche, explique Sylvie Moreau. J’ai inventé des dialogues. » Proust invite à cette prise de liberté. « Il dit qu’à trop sacraliser une oeuvre, on oublie celle qui est peut-être en nous. Ça m’a donné la permission de faire ce que je voulais avec le spectacle. » Cette fille d’enseignants désirait combiner didactisme et ludisme à travers un objet de beauté. « L’idée était aussi de le démystifier, de nous inciter à plonger dans ses oeuvres. » Et de défaire les préjugés entourant cet auteur souvent jugé « bourgeois » ou trop prolixe. La pièce met ainsi en lumière l’ironie « extraordinaire » de Proust.

    J’ai été longtemps immobilisé dans ma vie et donc j’ai décidé de tout mettre dans mon observation des autres. J’ai décidé d’être actif dans ma tête.
    Marcel Proust

    Intimidant de se frotter aux bons mots de cet artiste si admiré ? « J’étais rassurée par le fait que ça fait 30 ans que je marine ça et que je lis tout ce qui s’écrit sur Proust. Pas que ça fait de moi une experte, mais on devient très à l’aise. C’est un [sujet] qu’on ne voit plus comme quelque chose d’inaccessible. Mais comme quelque chose qui est en soi. »

     

    Les temps retrouvés

     

    La créatrice a structuré son texte en y déployant trois temporalités différentes. Celle, au présent, d’une guide qui accueille les spectateurs dans un musée sis à l’intérieur de la tête de Proust. L’espace-temps que l’écrivain partage avec sa gouvernante et amie Céleste durant l’écriture d’À la recherche du temps perdu. Et enfin, la temporalité fictive des personnages proustiens, « hautement théâtraux », qui visitent leur créateur dans sa chambre.

     

    Au milieu de la salle de répétitions de l’Espace libre trône le seul mobilier du spectacle : un beau lit ancien, là où l’écrivain malade s’est couché pendant huit ans pour créer. Paradoxal, a priori, pour la compagnie de théâtre corporel Omnibus de créer une pièce sur un homme alité. « Proust a souvent dit : J’ai été longtemps immobilisé dans ma vie et donc j’ai décidé de tout mettre dans mon observation des autres. J’ai décidé d’être actif dans ma tête. Une idée extraordinaire. Évidemment, moi je fais bouger les corps. Le corps, c’est aussi un crayon qui écrit. Il apporte du sens d’une façon accélérée parce qu’il comporte trois dimensions plutôt qu’une seule. »

     

    Et pour celle qui n’est pas adepte du réalisme ou du naturalisme en art, le travail corporel permet une transposition, une poétisation. Sans que les mouvements viennent répéter ce que les mots disent déjà. « L’écriture de Proust est très concrète parce qu’elle est extrêmement descriptive. Il y a des images qui se transposent très facilement dans le corps. » Autour de Pascal Contamine en Proust s’agitera une distribution qui ravit Sylvie Moreau : ses codirecteurs d’Omnibus, Jean Asselin et Réal Bossé, Nathalie Claude, Isabelle Brouillette.

     

    La fervente

     

    Ces années de création, ce sont aussi les dernières de vie de celui qui fut une sorte de martyr de l’art. En 1914, alors que la Première Guerre mondiale vide Paris et ferme les salons, Proust, physiquement trop fragile pour accomplir son devoir militaire comme il le voudrait, décide de renoncer à sa vie sociale pour se dédier entièrement à son oeuvre. Jusqu’à la mort.

     

    Sylvie Moreau parle de ce roman-fleuve comme « d’une oeuvre qui change en même temps que nous », où au fil du temps on devient réceptif à d’autres couches de sens. Durant sa création, c’est le rapport à notre finitude qui l’a surtout habitée. « Dans À la recherche du temps perdu, il y a cette conception que lorsqu’on s’inscrit dans le temps, on n’est rien. Mais cette vie infiniment petite, c’est notre temps fini à nous. Ça m’a toujours fascinée parce que je suis terrorisée par la mort depuis que je suis enfant. Mais de se colletailler à des oeuvres, de créer, c’est une façon de se sentir engagée. Moi, ça me donne un sens. J’ai grandi dans un milieu extrêmement catholique, je suis allée à l’église jusqu’à l’âge de 18 ans. J’ai rejeté tout ça, mais je me rends compte que j’ai gardé en moi cette ferveur et que je la transpose dans ma vie de créatrice. Mon sacré à moi, c’est ça. »

    Un extrait de «Dans la tête de Proust» PROUST déplaçant sa tête vers ses personnages

    On n’aime que ce qu’on ne possède pas. L’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre chose.

    SWANN

    On n’aime plus personne dès qu’on aime.

    ODETTE

    L’amour ? L’amour ? Je le fais souvent, mais je n’en parle jamais !

    VERDURIN

    Certes, il est plus raisonnable de sacrifier sa vie aux femmes qu’aux timbres-poste, aux vieilles tabatières, même aux tableaux et aux statues. Seulement, l’exemple des autres collections devrait nous avertir de changer, de n’avoir pas qu’une seule femme, mais beaucoup.

    ODETTE

    C’est une loi générale que l’être que nous n’aimons pas et qui nous aime, nous paraisse insupportable.

    CHARLUS

    De sorte qu’on a tort de parler en amour de mauvais choix, puisque dès qu’il y a choix il ne peut être que mauvais.

    SWANN

    La possession de ce qu’on aime est une joie plus grande encore que l’amour.

    ODETTE

    Le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses.

    VERDURIN

    J’appelle ici amour une torture réciproque.

    ODETTE

    Je vous aimais véritablement, j’aurais eu plaisir à vous pleurer.

    VERDURIN

    Mais où avez-vous vu qu’on aime les gens pour leur faire plaisir ? On aime les gens parce qu’on ne peut faire autrement.
    Dans la tête de Proust
    Texte et mise en scène de Sylvie Moreau. Une production d’Omnibus, le corps du théâtre, à l’Espace libre, du 21 février au 18 mars.












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