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    Théâtre

    Le temps retrouvé

    Frédéric Dubois monte un texte australien évoquant une honteuse déportation d’enfants

    11 février 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Frédéric Dubois estime que ses rôles de metteur en scène et de directeur de la section française de l’École nationale de théâtre se nourissent l’un et l’autre, lui permettant de réflechir tout en poursuivant sa pratique.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Frédéric Dubois estime que ses rôles de metteur en scène et de directeur de la section française de l’École nationale de théâtre se nourissent l’un et l’autre, lui permettant de réflechir tout en poursuivant sa pratique.

    La réalité historique que la pièce australienne Ne m’oublie pas rappelle — ou fait connaître — est proprement révoltante. Jusqu’aussi tard qu’en 1971, un programme créé par le gouvernement britannique a déporté des milliers d’enfants dans de lointains pays du Commonwealth, comme l’Australie. Ou le Canada. Des enfants parfois retirés de leur milieu familial sous des allégations mensongères. Une manière de peupler les anciennes colonies, et souvent de fournir une main-d’oeuvre bon marché. « C’était de l’esclavagisme », résume Frédéric Dubois, qui signe ici une deuxième mise en scène à la Compagnie Jean Duceppe après l’expérience fructueuse d’Ils étaient tous mes fils.

     

    Le protagoniste de la pièce écrite par Tom Holloway est l’une des malheureuses victimes de cette « arnaque ». Il fut arraché à quatre ans à une mère célibataire pauvre qui pensait qu’il serait élevé par une bonne famille en Angleterre, et non pas exploité dans une ferme à l’autre bout du monde. À 50 ans, Gerry (François Papineau) découvre qu’il n’est pas orphelin comme il l’avait toujours cru. Et qu’un fonds spécial lui offre la possibilité d’aller rencontrer sa mère (Louise Turcot) à Liverpool. Sa propre fille (Marie-Ève Milot) voit dans ces retrouvailles une ultime tentative de comprendre cet alcoolique empli de colère. Et peut-être de reconstruire les ponts.

     

    Ne m’oublie pas expose les ravages provoqués par cette identité dérobée, la difficulté de se fixer quand on ignore d’où l’on vient. Cette coupure entre parents et enfants crée un décalage et provoque des effets pervers sur les générations suivantes, ajoute Frédéric Dubois. Le créateur a surtout été allumé par la réflexion sur le temps que porte ce récit d’un être qui, en une semaine, est rattrapé par 50 années de vie. « C’est un mystère, parce que le temps est quelque chose sur lequel les personnages n’ont aucune prise. Il est intéressant de penser aux effets du temps sur les souvenirs et les relations humaines. »

    Une école de théâtre apprend à faire du théâtre, une école d'art apprend à réfléchir. Je pense que j'ai la possibilité ici d'être plutôt radical — je déteste utiliser ce mot cette semaine — en apprenant aux étudiants à non seulement devenir des artistes, mais aussi des adultes, des citoyens, à élargir leur pensée.
    Frédéric Dubois, à propos de l'École nationale de théâtre qu'il dirige
     

    Il y a vu de stimulants défis de mise en scène : « Comment illustrer le passage du temps sans devenir trop démonstratif ? Comment inscrire ce décalage dans les corps ? Le texte permet cette réflexion parce qu’il comporte beaucoup d’ouverture. » Hachurée comme du Mamet, avec des phrases incomplètes qui reflètent la difficulté de Gerry à s’exprimer, la pièce est aussi trouée de nombreux silences. Des pauses que le metteur en scène s’est plu à étirer.

     

    « Il y a un piège dans le texte, c’est de tomber dans le sentimentalisme. J’essaie d’éviter ça le plus possible, mais comme Louise Turcot le dit, je ne pourrai pas complètement y échapper : c’est un texte d’émotions, de grandes révélations qui déchirent. On les joue, mais j’essaie d’éviter les gestes illustratifs. »

     

    L’autre élément qui permet de contourner la sensiblerie, c’est le caractère rude du protagoniste, un être méfiant qui « s’est fait mentir toute sa vie ». Le spectacle ne recule pas devant sa violence. « Pendant 40 minutes, il est vraiment antipathique. C’est ce qui est beau dans la façon dont le personnage est écrit : il ne se rend pas compte qu’il devient attendrissant, qu’il chemine. François Papineau est la bonne personne pour le jouer : c’est un acteur qui nuance énormément et qui nourrit beaucoup les détails. »

     

    Former les esprits

     

    Le nouveau directeur de la section française de l’École nationale de théâtre (ENT), un poste qu’il assume seul depuis le départ de Denise Guilbault en décembre dernier, tient à poursuivre sa pratique. « Je pense que c’est très important d’envoyer le signal aux étudiants que je me commets, que moi aussi je continue de réfléchir sur le terrain. Je n’y vois que des avantages. Je fais ce métier depuis 20 ans et ça me permet de ralentir, d’en faire moins et de le faire mieux, probablement. Je suis meilleur ici parce que je répète chez Duceppe, et je suis meilleur en répétitions parce que je suis ici. »

     

    Notre rencontre a lieu trois jours après l’attentat à la mosquée de Québec. Ce tragique événement a bien sûr ébranlé le natif de Cap-Rouge (il a fréquenté, une décennie plus tôt, la même école que le tueur présumé). Et il confirme la mission que Frédéric Dubois entend imprimer à l’ENT. Celle d’une école d’art, à l’opposé de la vision utilitariste que certains voudraient donner aux institutions du savoir.

     

    « Compte tenu de ce qui se passe dans le monde, de ce qu’on entend sur les “faits alternatifs” et de l’approximation dans la pensée », le directeur juge d’autant plus important de ne pas mettre l’École seulement au service des besoins du milieu artistique. « Une école de théâtre apprend à faire du théâtre, une école d’art apprend à réfléchir. Je pense que j’ai la possibilité ici d’être plutôt radical — je déteste utiliser ce mot cette semaine — en apprenant aux étudiants à non seulement devenir des artistes, mais aussi des adultes, des citoyens, à élargir leur pensée. »

     

    Bref, on veut transmettre une ouverture d’esprit au lieu de juste former des praticiens. « Il s’agit de donner plus de temps, de briser dans les mentalités des réflexes d’efficacité, de performance. C’est important que [les diplômés] soient prêts à répondre au monde dans lequel ils vont vivre. »

    Ne m’oublie pas
    Texte de Tom Holloway. Traduction de Fanny Britt. Mise en scène de Frédéric Dubois. Au théâtre Jean-Duceppe, du 15 février au 25 mars.












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