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    Théâtre

    Un Bugs Bunny philosophique

    Olivier Morin s’attaque à l’une des oeuvres les plus épiques du répertoire théâtral, «Peer Gynt»

    28 janvier 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Pour jouer la saga, dont il a préalablement coupé redites et doublons, Olivier Morin ne dispose que de huit interprètes — lui compris.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour jouer la saga, dont il a préalablement coupé redites et doublons, Olivier Morin ne dispose que de huit interprètes — lui compris.

    Henrik Ibsen le disait lui-même : son Peer Gynt n’était d’abord pas destiné à la représentation. Et pour cause. Avec ses innombrables lieux et personnages, sa fantaisie débridée, sa faune imaginaire, ce poème épique pose un défi scénique. En contrepartie, Olivier Morin aime l’immense liberté que déploie cette saga éclatée, qu’il monte pour le Cycle scandinave du Théâtre de l’Opsis. « C’est super qu’Ibsen ne l’ait pas écrite pour la scène. Ça permet une très grande folie. Après, on trouve les moyens de mettre ça en scène. »

     

    Le fringant créateur ne semble pas démonté par l’ampleur de l’entreprise. La démesure, l’épique, le codirecteur du Théâtre du Futur (Clotaire Rapaille : l’opéra rock, L’assassinat du président, Épopée Nord) aime ça. Les histoires plus grandes que nature le font rêver. Et il ne considère pas sa relative jeunesse (36 ans) comme un obstacle. « Au contraire, puisque la pièce porte un grand souffle de jeunesse. »

     

    Pour un personnage norvégien créé en 1867, et évoluant dans un univers issu des mythes et du folklore scandinaves, Peer Gynt correspond étonnamment bien à notre époque, à notre obsession pour la liberté associée à la jeunesse, estime Olivier Morin. « L’espèce de YOLO [acronyme anglais signifiant : on ne vit qu’une fois], c’est complètement Peer Gynt. Il décide de faire le tour de la planète pendant toute sa vie plutôt que d’affronter un problème. »

     

     

    Traversant les pays et les âges dans une perpétuelle fuite en avant, sans jamais s’engager vraiment, ce grand fabulateur (incarné par Guillaume Tremblay) vit constamment dans le moment présent, multipliant les amours et les aventures. Un parcours qu’on peut voir comme une quête identitaire, même si Peer Gynt, lui, est persuadé d’être toujours lui-même, peu importe les nouvelles situations dans lesquelles ce personnage insaisissable se réinvente.

     

    Outre cette prétention d’être soi, l’autre leitmotiv qui imprègne ses pérégrinations, c’est son fantasme avoué de devenir empereur. Peer cultive une image personnelle glorifiée. Un antihéros qui nous ressemble par son narcissisme, son égocentrisme. « Ce que je mets en scène dans Peer Gynt, c’est nous. Une version exacerbée de tout un chacun. » Mais le spectacle n’a rien d’un pamphlet accusateur, insiste Olivier Morin. « Peer est très sympathique, il passe à travers toutes sortes de doutes, de grandes joies, de grandes peines. C’est un beau voyage à travers tout ce que peut ressentir un être qui vit la pédale au fond. »

     

    Au pays des trolls

     

    « C’est hallucinant de voir l’acuité du regard d’Ibsen sur les humains, sur la société, sur nos failles, notre orgueil. » Outre le culte de soi, très répandu aujourd’hui, la pièce « traite aussi d’appropriation culturelle, de capitalisme… » Même les légendaires trolls, ce peuple qui se méfie des autres, fier de sa vision à courte vue, portent un discours qui peut avoir des échos contemporains, « faisant beaucoup penser à une espèce de droite protectionniste »

     

    Toutefois, le metteur en scène ne veut pas fermer le sens de cette oeuvre ouverte à l’interprétation. Une pièce qu’il compare à « un Bugs Bunny philosophique, drôle et profond, avec beaucoup de poésie, d’humanité. » Olivier Morin n’est pas à court de références bédéesques pour décrire ce drôle d’objet. « Si on regarde en surface la série d’événements, Peer Gynt a presque l’air d’un synopsis d’Astérix. Mais à l’intérieur, il y a un humour noir, un regard acerbe, une critique. Il y a beaucoup de légèreté, mais c’est la légèreté d’un homme sombre. Avec un côté un peu cruel, qui n’est pas si loin des grands drames » qu’a plus tard écrits l’auteur de Maison de poupée.

    Si on regarde en surface la série d'événements, Peer Gynt a presque l'air d'un synopsis d'Astérix. Mais à l'intérieur, il y a un humour noir, un regard acerbe, une critique.
    Olivier Morin
     

    Travaillant à partir de plusieurs traductions, anglophones et francophones, l’adaptateur a privilégié une langue québécoise qui favorise une identification immédiate du spectateur. Suivant en cela l’exemple du dramaturge norvégien, qui a employé un langage vernaculaire afin de créer un texte « parlant directement aux gens, une pièce populaire ».

     

    Pour jouer la saga, dont il a préalablement coupé redites et doublons, Olivier Morin ne dispose que de huit interprètes — lui y compris. Les transformations (de décor, de costumes) doivent s’effectuer très rapidement. Or, selon le metteur en scène, le personnage lui-même fournit la clé pour monter la pièce : son imagination. « C’est un rêveur : il voit une branche et s’imagine voir un ennemi. Donc, on est déjà dans une logique théâtrale. » Celle de l’évocation, qui mise sur la complicité avec le spectateur.

     

    Reste que cette mise en scène relève de l’aventure. « Je n’avais aucune réponse en commençant les répétitions. Il faut se fermer les yeux et plonger. »

    Précédents montréalais Peer Gynt serait l’une des pièces les plus jouées d’Ibsen. Une popularité qui ne se reflète guère ici. En 1991, Jean-Pierre Ronfard monte la saga au Théâtre du Nouveau Monde, avec une imposante distribution d’une vingtaine d’interprètes, dont Alain Zouvi dans le rôle-titre. En 2003, au studio de l’Usine C, une production dirigée par Peter Batakliev attribuait plutôt à trois comédiens un personnage scindé suivant les étapes de sa vie.
    Peer Gynt
    Texte : Henrik Ibsen. Adaptation et mise en scène : Olivier Morin. Distribution : Christophe Baril, Émilie Bibeau, Kim Despatis, Sébastien Dodge, Steve Gagnon, Caroline Lavigne, Olivier Morin et Guillaume Tremblay. Au théâtre de Quat’Sous, du 30 janvier au 19 février.












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