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Théâtre - Sans le temps, tout s'en va

Hervé Guay   2 mars 2004  Théâtre
«Il y a si peu qu'on puisse faire», lance à un moment Winnie, dans un soupir. Et tout Beckett réside là-dedans. Dans le poids insensé que prennent une infinité de petits gestes dans une vie mais aussi sur la scène, sans qu'il soit nécessaire de s'égosiller, d'en rajouter ou de changer un élément pour un autre, s'il faut, au bout du compte, en arriver à quelque chose de moins puissant que ce qu'avait imaginé l'auteur. Et pendant que l'on s'occupe de banalités, on passe à côté de l'essentiel.

Tel m'apparaît le travail sur Oh les beaux jours de l'Absolu-Théâtre. Jeune troupe qu'un succès isolé, Crime et châtiment de Dostoïeski au Théâtre Denise-Pelletier, a fait croire trop vite à une intimité infuse avec les chefs-d'oeuvre. Manifestement, le regard myope que porte Serge Mandeville sur le couple Winnie-Willie dément vivement cette familiarité. Car sa mise en scène ramène le drame de Winnie à une farce particulièrement triviale.

Cela commence par un mamelon de carton sur lequel le temps n'a aucune prise et qui, au premier acte, ne retient pas vraiment les gestes de Winnie. Pour compenser, la jeune actrice qui l'incarne est appelée à en faire trois fois trop et à surinvestir la relation quasi inexistante qu'elle entretient avec Willy — comme si Beckett avait écrit là un drame conjugal. Le facteur temps apparaît ici négligeable tout comme la solitude de Winnie s'évanouit presque entièrement. Ne restent alors que des mines de bourgeoise prude et jovialiste.

L'angoisse pointe pourtant au deuxième acte. Moins parce que le temps a passé et que le mamelon l'enserre jusqu'au cou — grâce au papier kraft scotché à grand bruit pendant l'air de la fin du premier acte — qu'à cause de sa situation de femme délaissée. Le retour de Willy constitue d'ailleurs le point culminant de cette mise en scène. On en oublie presque le désir d'en finir signifié par le revolver posé entre les deux tant l'effort de son époux pour la voir comble d'aise Winnie. Le détournement de sens est complet ou, si l'on préfère, voici comment la psychologie congédie la métaphysique.

Outre le décor suggéré par Beckett, Mandeville apporte aussi plusieurs modifications au texte, sans enrichir le spectacle pour autant. Winnie se retrouve ainsi avec deux chansons plutôt qu'une. Passe encore que la référence soit dorénavant américaine plutôt que française, mais qu'elle n'entonne pas elle-même «son» air à la fin en diminue nettement l'ironie et la cruauté. De même Winnie rapporte-t-elle en anglais — plutôt qu'en argot — les observations caustiques du couple Piper ou Cooker, qui, en passant près d'elle, avait commenté l'absurdité de la situation. Encore là, on change pour changer sans que cela porte à conséquence.

Mais là où ça fait le plus mal, c'est sur le plan de l'interprétation. En vérité, Marie-Ève Bertrand propose une pitoyable Winnie. Trop proche, trop éclairé, son jeu manque de retenue de part en part et de pudeur dans la souffrance en particulier. Et le bouquet? Par des cris intempestifs, elle se révèle même plus juvénile à la fin qu'elle ne l'était au départ. Venue trop tôt à un rôle difficile, sa prestation illustre que le talent ne peut suppléer à une compréhension déficiente du texte.
 
 
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