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    Soleymanlou sonne la fin du «party»

    Brouillant la ligne entre l’artiste et le citoyen, «8» explore le besoin de fuir dans nos sociétés

    31 décembre 2016 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Pour créer «8», Mani Soleymanlou a composé un canevas qui a servi de base à l’écriture de scènes par les acteurs.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour créer «8», Mani Soleymanlou a composé un canevas qui a servi de base à l’écriture de scènes par les acteurs.

    Dans sa théâtrographie qui se décline comme une liste numérologique, le chiffre s’imposait comme une évidence. 8. Il en était rendu là, Mani Soleymanlou. Bouclant une trilogie, 8 rassemble les belles distributions des deux précédents spectacles créés par sa compagnie Orange noyée, Ils étaient quatre et Cinq à sept — plus Emmanuel Schwartz repêché de Deux. Avec toujours le même principe autofictionnel : puiser sa source première chez les interprètes, en se rapprochant « le plus possible de ce que je pense être une création collective ».

     

    « J’aime que la ligne entre l’artiste et le citoyen soit la plus mince possible, que la fiction soit un peu embrouillée. L’acteur sur scène porte son propre nom. Ce sont ses idées à lui. Après, c’est théâtralisé. Mais je trouve très intéressante l’implication hyperpersonnelle de l’artiste quand il dit ses mots à lui. Même si, ultimement, ça finit par être des personnages. Et puis, je ne me considère pas comme un auteur. M’asseoir et écrire pour les autres, j’ai de la difficulté à aller là pour l’instant. »

     

    8, précise-t-il, s’appuie encore davantage sur la plume des différents comédiens. Ce processus d’écriture de plateau, construite en salle de répétitions « de jour en jour, jusqu’à la première », a suscité beaucoup de discussions au sein de la gang sur le monde dans lequel on vit, sur ce que l’art signifie aujourd’hui. À partir du verbatim des échanges, Mani Soleymanlou a composé un canevas qui a servi de base à l’écriture de scènes par les acteurs. Un collage ensuite peaufiné par le créateur.

     

    Si le thème de la quête identitaire unifiait sa première trilogie (Un, Deux, Trois), le cycle que 8 vient clore est lié par la fuite, a-t-il compris après coup. Trois pièces « sur des gens qui dérapent ». Cette fuite vers l’avant s’est incarnée sur scène par les débordements festifs d’un party. Lui-même aurait plutôt tendance à fuir par le travail. « Tout le monde est dans le jus, constate-t-il. Je n’ai jamais vu autant de gens autour de moi qui frôlent le burn-out. La technologie nous oblige à ça aussi, à devoir répondre sur huit plateformes en même temps. »

     

    Et le trop-plein d’informations dont nous sommes bombardés génère une impuissance qui génère la colère et un sentiment de culpabilité. Cette incapacité d’apprivoiser le moment présent entraîne le besoin de le fuir, selon Soleymanlou. Mais aussi, chez l’artiste, un besoin de se regrouper. Et une interrogation : qu’est-ce qu’on a à dire ensemble ?

     

    Quête de sens

     

    À l’origine, 8 devait encore une fois raconter une fête. Mais, au début des répétitions en août, a surgi chez le metteur en scène un désir de faire quelque chose de plus « signifiant », au sens plus large. Et une interrogation, étant donné l’état du monde, sur la responsabilité qui vient avec le privilège de disposer de cette tribune unique qu’est la scène. « C’est le seul endroit où on peut se retrouver à côté de centaines de personnes, à écouter, avec le téléphone éteint. À créer une rencontre. Tant qu’à avoir cette agora-là, qu’est-ce que je peux en faire ? »

     

    À l’arrivée, la pièce intègre, en parallèle avec la soirée de party, l’univers des répétitions et met en scène les discussions de l’équipe de création. Elle porte ainsi un questionnement sur le rôle même du théâtre aujourd’hui. Comment fait-on pour raconter une histoire en collectivité dans un monde aussi fragmenté ? « Les réseaux sociaux ont tout fragmenté. Le temps, notre rapport à l’autre. Notre haine est compartimentée. Et tout est bref. En Syrie, les gens envoient par Twitter leurs derniers mots et des vidéos de leur fin du monde. On est rendus là. La guerre, le génocide, traduits en 140 caractères… »

     

    De retour de Paris où il remonte Trois avec une distribution surtout locale qui s’interroge sur ce que c’est être Français aujourd’hui — « riche matière » —, Mani Soleymanlou a été à même de constater la condition dramatique de nombreux réfugiés. D’Alep aux discours de Donald Trump, impossible d’échapper à la boulimie d’informations déprimantes qui « viennent polluer [notre] esprit au quotidien ».

     

    D’où le parfum fin de civilisation qui imprègne sa création. L’artiste se demande « jusqu’où on peut continuer à trouver tout ça normal et poursuivre le train-train de notre vie. Dans le délire théâtral, on va jusqu’à se dire qu’il faut peut-être accepter que la situation dérape jusqu’au bout afin de réaliser qu’on a fait une erreur. Plutôt que de faire comme si de rien n’était ». Bref, toucher le fond afin d’accéder à mieux. « C’est terrible et je n’y crois pas vraiment, mais parfois je me dis : qu’est-ce que ça prend pour qu’on se réveille ? »

     

    C’est dire que cette création à chaud, où l’on ne sait jamais, dans « un flou très intéressant », si les comédiens croient réellement aux discours, parfois excessifs, que leurs alter ego portent, comporte une mise en danger. « C’est un travail collectif que je trouve vertigineux, mais extraordinaire. C’est hypercasse-gueule, mais cette façon de travailler change un peu le format de création. » Une prise de parole qui s’annonce donc comme une manière marquante d’amorcer l’année théâtrale.

    8
    Texte et mise en scène : Mani Soleymanlou, avec la collaboration des interprètes : Éric Bruneau, Guillaume Cyr, Kathleen Fortin, Julie Le Breton, Jean-Moïse Martin, Geneviève Schmidt, Emmanuel Schwartz. Du 10 au 28 janvier à la Cinquième salle de la Place des Arts.












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