Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Critique théâtre

    L’essentiel est en surface

    Belle entrée en scène pour La Shop royale, sur un texte de Bourdieu fils

    18 novembre 2016 | Sara Fauteux - Collaboration spéciale | Théâtre
    Malgré son côté formel et cérébral, la pièce «Je crois?» n’a rien d’un exercice de style, et ce, grâce à une distribution solide dirigée avec une grande précision.
    Photo: Maxime Paré-Fortin Malgré son côté formel et cérébral, la pièce «Je crois?» n’a rien d’un exercice de style, et ce, grâce à une distribution solide dirigée avec une grande précision.

    Je crois ? est la première production de La Shop royale, une compagnie de création fondée cette année par Julie Basse, Mellissa Larivière et Benoit Rioux. Ils se lancent avec un texte d’Emmanuel Bourdieu. Davantage connu pour son cinéma que pour son théâtre, le fils du grand sociologue Pierre Bourdieu est pourtant l’auteur de sept pièces, dont celle-ci, qui date de 2002.

     

    Sa partition brillante, qui ébranle notre croyance selon laquelle l’âme humaine, enfouie dans les tréfonds de l’être et de la pensée, recèle la vérité profonde de l’individu, trouve en la jeune compagnie un interlocuteur à sa mesure.

     

    Pauline invente un jeu dans lequel elle entraîne son petit frère Jean : remplacer « je » par « tu » et « tu » par « je ». Ils grandissent, Pauline rencontre Simon et Jean, Muriel. Mais l’injonction de Pauline semble avoir à tout jamais dépossédé Jean de son intériorité : « Toi, c’est moi, moi, c’est toi ! Toi, c’est moi, moi, c’est toi ! Je dois jouer avec toi ! Tu le veux ! Je dois jouer avec toi, parce que tu le veux ! Je le dois ! Jure que je jouerai toujours avec toi, à chaque fois que tu voudras. »

     

    Une charge poétique et intellectuelle

     

    L’incapacité de Jean à donner son avis sur quoi que ce soit est ici beaucoup plus troublante que son étrange aptitude à deviner celui des autres. Les liens que chacun entretient avec ce personnage qui se renseigne sur lui-même à partir du reflet que lui renvoient les autres sont éloquents. La fable de Bourdieu transporte Jean, Pauline, Muriel et Simon à travers toutes les époques de la vie, traçant les amitiés, les amours et, au-delà de tout, un lien fraternel dévorant.

     

    Malgré son côté formel et cérébral, Je crois ? n’a rien d’un exercice de style, et ce, grâce à une distribution solide dirigée avec une grande précision. Samuël Côté, Marie-Pier Labrecque, Simon-Pierre Lambert et Florence Longpré maintiennent une tension constante entre un jeu légèrement décalé, voire stylisé, délicieusement théâtral, et un affect authentique, qui fait apparaître le drame des personnages.

     

    Rien ne fléchit chez les quatre comédiens durant cette heure et demie bien tassée : ni le rythme rapide de la mise en scène, ni les corps subtilement mais constamment tendus, ni la maîtrise qu’ils ont de la charge poétique et intellectuelle de la pièce. Ils sont impeccables, jusque dans leur calque de l’accent français.

     

    Bien que cette mise en bouche du texte dans un français extrêmement soutenu constitue un choix surprenant (désir d’accentuer la distance, de marquer la théâtralité ? manque de temps et de moyens pour adapter la pièce ?), l’efficacité de la mise en scène fait se dissiper rapidement dans le plaisir le malaise que ressentira peut-être le spectateur à voir ces comédiens québécois parler une langue aussi pointue.

     

    L’univers de Bourdieu est en effet très bien servi par cette production : l’humour y est parfaitement dosé, la trame sonore aussi efficace que séduisante, les images toutes très travaillées et ajustées à la scénographie épurée de Xavier Mary. Le seul reproche que l’on peut faire à ce spectacle est sa cadence parfois expéditive, qui nous empêche de goûter la finesse du jeu et de la langue.

    Je crois ?
    Texte : Emmanuel Bourdieu. Mise en scène : Benoît Rioux. Une production de La Shop royale. À la salle intime du Prospero jusqu’au 3 décembre.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.