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    Théâtre

    Édith Patenaude dans les zones de l’angoisse

    La metteure en scène remonte à Montréal deux spectacles bien accueillis à Québec

    9 novembre 2016 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Édith Patenaude, figure montante de la mise en scène théâtrale
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Édith Patenaude, figure montante de la mise en scène théâtrale
    Théâtre
    1984
    Texte : George Orwell. Adaptation : Robert Icke et Duncan Macmillan. Traduction : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Édith Patenaude. Une coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et du Théâtre du Trident. Au Théâtre Denise-Pelletier, jusqu’au 7 décembre.

    Mes enfants n’ont pas peur du noir
    Texte : Jean-Denis Beaudoin. Mise en scène : Édith Patenaude. Une Production de La Bête noire. À la salle Jean-Claude-Germain, du 15 novembre au 3 décembre.

    Le hasard des programmations amène Édith Patenaude à se dédoubler cet automne. Cette figure montante de la mise en scène oeuvre pour deux spectacles qui furent d’abord créés à Québec. Désormais installée dans la métropole, abonnée de l’autoroute 20, ce dynamique petit bout de femme est l’incarnation d’une tendance croissante aux échanges entre les théâtres des deux villes.

     

    Induites par les contraintes économiques, ces coproductions et reprises permettent d’offrir une double vie aux spectacles. « Mais je pense que, au-delà de ça, il y a, chez la nouvelle génération, un désir très vif de se départir complètement d’une forme de rivalité, qui ne sert personne. Ce n’est pas tant la ville qui fait une différence que les gens avec lesquels on travaille. » Sans critiquer une certaine tradition de protectionnisme dans la Vieille Capitale (« il faut protéger l’espace théâtral à Québec, où existe peu de télé et de cinéma »), elle croit à la nécessité de créer des ponts avec l’extérieur. « Il s’agit de trouver un juste équilibre. »

     

    C’est plutôt une grande disproportion de taille qui semble exister entre les deux spectacles qu’elle dirige en novembre. De nombreux liens rattachent pourtant la grosse machine de 1984, qui s’ouvre ce mercredi au Théâtre Denise-Pelletier (TDP), et l’intime Mes enfants n’ont pas peur du noir, bientôt présenté à la petite salle Jean-Claude-Germain. « Ce sont deux shows qui explorent les eaux de la peur et de l’angoisse, des zones peu fréquentées au théâtre, parce qu’on peut y diriger le regard moins facilement qu’au cinéma. Et, dans les deux cas, on se promène dans la pensée du protagoniste. »

     

    Dimension pulsionnelle

     

    Repris avec une nouvelle distribution, Mes enfants n’ont pas peur du noir installe un univers lié au conte, qui dérive vers l’onirisme et « une certaine forme de grotesque ». Encensé par notre collaborateur lors de la création à Premier Acte, en 2014, ce « diamant noir » a révélé la plume du jeune Jean-Denis Beaudoin. « Quel texte fascinant !, s’enthousiasme Patenaude, qui vante ses profondes couches de sens. Et Jean-Denis a un vrai don pour le dialogue, souvent très drôle. »

     

    Ce récit axé sur deux frères ennemis (Steve Gagnon et l’auteur lui-même), vivant isolés dans la forêt avec leur mère (Monique Spaziani), est issu d’une « impulsion fondamentale ». Le texte est né de la tumultueuse relation de jeunesse entre l’auteur et son frère. Cet être adoré était « la seule personne au monde qui réussissait à le faire basculer dans des zones épeurantes qu’il ne comprenait pas, à faire surgir une violence chez lui. Après, bien sûr, la pièce déborde complètement du réel et bascule dans une forme de psychose. »

     

    C’est cette dimension pulsionnelle qui attire surtout l’actrice, de plus en plus happée par la mise en scène (« pour moi, c’est le métier total ») dans les oeuvres, 1984 inclus. « Un texte doit créer une puissante sensation physique chez moi et donc, j’espère, chez le spectateur, mais aussi être porteur d’un sens fort. Mes enfants… a cette richesse, qui est vraiment rare. »

     

    Big Brother, c’est nous

     

    Signe des temps, ils auraient été quelques créateurs à proposer simultanément au TDP de monter le classique du « visionnaire » George Orwell. « C’est effarant à quel point 1984 résonne aujourd’hui. » Nul besoin d’insister sur ses parallèles avec notre époque, envahie par les écrans, où la surveillance est omniprésente, où même nos merveilleux outils technologiques nous épient. Mais notre Big Brother est aussi intériorisé. « 1984 nous oblige à la lucidité, à constater quelles sont nos prisons actuelles. On ne vit pas dans un régime totalitaire comme le stalinisme. Sauf que nous sommes contrôlés d’une certaine façon. En fait, on choisit maintenant notre tortionnaire. »

     

    Édith Patenaude pointe la culture du divertissement. Et notre paresse intellectuelle. « À partir de la révolution industrielle, on a réussi à se libérer de tâches plus répétitives pour, en principe, donner de l’espace à la pensée. Mais on choisit de consacrer ce temps à se divertir. On a associé liberté et divertissement. Alors que beaucoup de ce qui est offert sur les écrans nous abêtit, au lieu de nous élever, et donc contribue à une forme d’ignorance. Or, comme disait Thomas Jefferson, il n’y a pas de société ignorante qui peut espérer être libre. »

     

    Cette modernité est très visible dans l’adaptation « extraordinaire » des Anglais Robert Icke et Duncan Macmillan. « Ce que Big Brother encourage dans 1984, c’est l’individualisme. Il n’y a que l’instant présent qui soit réel, ce qui lui permet de défaire le passé et de le réécrire à sa guise. » Force est de reconnaître qu’on vit délibérément, « jusqu’à un certain point », selon ces doctrines présentistes et nombrilistes.

     

    Version un peu bonifiée de la coproduction créée au Trident il y a un an, le spectacle utilise la caméra pour pénétrer dans la tête du protagoniste Winston Smith (Maxim Gaudette), mais aussi afin d’illustrer le concept orwellien de double pensée. De faire vivre aux spectateurs cette cohabitation constante entre la réalité visible et celle, contradictoire, imposée par le régime. Le public a donc le choix entre regarder l’environnement scénique brut, fabriqué à vue, et l’image vidéo construite. « Et on s’aperçoit que, entre la réalité peu alléchante et une image qui, elle, est léchée, magnifiée, notre regard va naturellement vers ce qui brille. »

     

    Comme dans la vie…

    1984
    Texte : George Orwell. Adaptation : Robert Icke et Duncan Macmillan. Traduction : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Édith Patenaude. Une coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et du Théâtre du Trident. Au Théâtre Denise-Pelletier, jusqu’au 7 décembre ; «Mes enfants n’ont pas peur du noir». Texte : Jean-Denis Beaudoin. Mise en scène : Édith Patenaude. Une production de La Bête noire. À la salle Jean-Claude-Germain, du 15 novembre au 3 décembre.












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