Le corps féminin comme champ de bataille

Une femme à Berlin rappelle combien le vernis de civilisation est mince.
Photo: Jean-François Hétu Une femme à Berlin rappelle combien le vernis de civilisation est mince.

Les témoignages littéraires marquants sur les souffrances causées par la Deuxième Guerre mondiale ne manquent pas, de Primo Levi à Anne Frank. Mais on en connaît peu issus des peuples considérés comme les « bourreaux ». Les vaincus. Dans Une femme à Berlin, son journal intime d’abord publié sous le sceau de l’anonymat, la reporter Marta Hillers a chroniqué ses dures expériences dans la capitale germanique assiégée puis occupée, au printemps 1945, alors qu’agonise le meurtrier conflit. Elle décrit la terreur des bombardements qui frappent Berlin, la faim constante. Et bientôt, avec l’arrivée de l’Armée russe, ce prix que les femmes depuis toujours paient durant les guerres : le viol.

Redécouvert il y a une décennie, ce terrible mais remarquable témoignage sur l’assujettissement de ce territoire qu’est le corps des femmes ne pouvait que parler à Brigitte Haentjens, qui dit avoir éprouvé un « choc de littérature » en le lisant. La metteure en scène le porte sur les planches, dans un montage de Jean Marc Dalpé, son récent collaborateur de Richard III.

Elles seraient environ deux millions d’Allemandes à avoir été violées par des soldats « endoctrinés », insensibilisés à l’alcool et qui avaient été témoins des exactions commises par les troupes d’Hitler.

« C’est très troublant, parce que le sujet est rarement effleuré, mais l’Allemagne civile a payé un prix très élevé à la fin de la guerre, rappelle Brigitte Haentjens. On n’en parle pas, comme si c’était la juste punition du péché des nazis. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles c’était un sujet tabou en Allemagne : à l’Ouest, à cause de l’expiation des crimes du national-socialisme. Et à l’Est, en raison de la glorification stalinienne [de l’Armée rouge]. »

D’où le rejet du journal de Marta Hillers, lorsqu’il est publié une première fois en allemand, en 1959. (L’auteure refusera d’ailleurs qu’il reparaisse de son vivant dans sa patrie natale. Le livre connaîtra par contre un grand succès posthume en 2003.) Sa lucidité impitoyable ne passe pas, sans oublier qu’elle ne s’était pas contentée d’être une proie passive. Après plusieurs agressions, la Berlinoise avait décidé de chercher un protecteur. Un officier russe qui tiendrait la meute des autres « loups » à l’écart. Elle choisit ainsi « le viol domestique plutôt que le viol sauvage, la moins pire des solutions », décrit Brigitte Haentjens.

« Ce qui ressort de ce combat quotidien pour survivre, c’est le courage des femmes. Et ce qui nous a éblouis, c’est la façon dont elle le raconte. Même si, bien sûr, elle l’est, elle ne se pose jamais en victime. Elle veut agir sur son destin. » Ce contrôle illusoire ne se fait pas sans sacrifices. Le récit illustre « le prix de la résilience, ce que ça coûte, survivre », ajoute Dalpé.

La metteure en scène a surtout été allumée par son humour. « C’est une protection, la capacité à créer une distance humoristique. Mais sur scène, ce n’est pas si facile à récréer. » Une ironie parfois loin de la rectitude politique. « On oublie souvent que les collectivités de femmes peuvent être extrêmement caustiques et grivoises. Pour moi, c’est un signe de santé. »

Comme dans certains mouvements récents émerge aussi le besoin de raconter. Marta Hillers parle d’une épreuve « surmontée de manière collective ». Et puisqu’il n’y avait pas de place pour cette parole taboue dans la sphère publique, les autres femmes agressées devenaient les seules interlocutrices possibles.

À l’inverse, dans ce Berlin où se terrent les rares hommes restants, l’auteure commente l’impuissance et le désarroi du mâle allemand, qu’elle rebaptise le « sexe faible ». Le « Mythe de l’Homme », si glorifié par le Troisième Reich, a déchu terriblement. « Beaucoup d’hommes, au retour, auraient tué leur femme. Parce qu’elles avaient été violées, souligne Brigitte Haentjens. C’étaient des surhommes et ils revenaient vaincus, écrasés, honnis… »

Quatuor à cordes

Pour la transposition scénique, Brigitte Haentjens a refusé toute dramatisation, de peur de dresser « une carte postale de la Deuxième Guerre mondiale ». Le parcours de la protagoniste, qui sort transformée de cette épreuve, est relayé par quatre voix féminines. Tout en respectant le texte original, ce choeur souligne la dimension universelle, intemporelle du récit. « C’est une histoire des femmes, pas d’une femme. Et des femmes à travers le temps jusqu’à maintenant, explique Jean Marc Dalpé. Ce qui est raconté là se passe à Alep aujourd’hui même, en Afrique, ça s’est passé en Bosnie… »

Cette forme permet aussi de convertir le journal en partition « quasi musicale ». L’adaptateur a réparti le texte entre ses excellentes interprètes comme si elles étaient des instruments. Voix principale, ou premier violon, Sophie Desmarais représente « le coryphée, celle qui est dans l’action ». La vision plus distanciée, rétrospective est attribuée à Louise Laprade, « le violoncelle ». Evelyne de la Chenelière porte la matière plus réflexive, et Évelyne Rompré l’aspect plus « corporel, grivois ». Quant au seul homme présent sur scène (Frédéric Lavallée), il n’arrive qu’à la fin…

Une femme à Berlin rappelle combien le vernis de civilisation est mince, comme peu nous sépare de la barbarie sous-jacente. « Ici, nous avons une espèce de condescendance face à ailleurs : oh, ça n’arriverait jamais chez nous. Avec notre société de droit, policée, démocratique, on a l’impression d’être protégés — et on l’est. Mais il faut rester vigilant », urge Jean Marc Dalpé, en citant l’émergence de l’extrême droite. La directrice de Sibyllines tient toutefois à souligner que ce qui affleure sur scène, c’est d’abord la force des femmes. « Moi, ça me donne de l’espoir. »


Marta Hillers, femme d'exception

On connaît désormais le nom de l’auteure, longtemps restée anonyme, de ce journal initialement publié en 1954, en version anglaise. La journaliste Marta Hillers (1911-2001) apparaît comme une femme assez exceptionnelle pour son époque. Cultivée, ayant étudié à la Sorbonne, à Paris, elle avait parcouru l’Europe, même vécu à Moscou avant la guerre. Ses connaissances élémentaires du russe feront d’ailleurs d’elle une sorte d’intermédiaire, dans son immeuble, auprès des occupants. C’est en Suisse, où elle déménage dans les années 1950, qu’elle poursuivra sa carrière et finira ses jours.
« Je n’ai encore jamais été aussi loin de moi-même, ni aussi aliénée à moi-même. Comme si tout sentiment était mort au-dedans. Seul survit l’instinct de survie. Ce n’est pas eux qui me détruiront. »
 
Extrait du journal de Marta Hillers

Une femme à Berlin

Texte : Marta Hillers. Traduction : Françoise Wuilmart. Adaptation : Jean Marc Dalpé. Mise en scène : Brigitte Haentjens. Une coproduction Espace Go, Sibyllines et Théâtre français du CNA. Du 25 octobre au 19 novembre, à Espace Go.

1 commentaire
  • Johanne St-Amour - Abonnée 16 octobre 2016 19 h 08

    Victime

    «Même si, bien sûr, elle l’est, elle ne se pose jamais en victime. Elle veut agir sur son destin.» affirme M. Dalpé. Mais ce que j'ai compris de la psychologie d'une victime, c'est qu'une des premières caractéristiques justement c'est qu'elle ne se pose pas en victime. Parce que se dire victime c'est aller toucher vraiment à l'événement, affronter la douleur, la culpabilité, la honte, la colère, le jugement envers soi-même de ne pas avoir été capable de faire face, etc.

    Ne pas se voir en victime n'est pas refuser d'agir sur son destin non plus, à mon avis. Se complaire en tant que victime oui, mais pour arriver à une résilience véritable, je crois qu'il faut affronter les faits.

    Par ailleurs, cette pièce semble très intéressante.