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    Théâtre

    Ouvrir sa porte au loup

    7 octobre 2016 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    Avec «Tartuffe», Denis Marleau signe donc une comédie somptueuse.
    Photo: Yves Renaud Avec «Tartuffe», Denis Marleau signe donc une comédie somptueuse.

    Le Tartuffe de Molière était déjà une oeuvre plus que signifiante dans l’histoire du théâtre québécois. Du temps de la colonie, elle se voyait frappée d’interdit par l’archevêque de Québec, Monseigneur de Saint-Vallier, qui la classait parmi les spectacles impies. À la fin des années 1960, Jean-Louis Roux la montait dans son Théâtre du Nouveau Monde avec une esthétique qui se voulait « Nouvelle-France », afin de réparer l’affront obscurantiste de jadis. En 2016, en collaboration avec le même théâtre, Denis Marleau plante Orgon et compagnie… en 1969. Il y a là une chaîne.

     

    Dans la maison bourgeoise conçue par Max-Otto Fauteux, on pourrait d’ailleurs rejouer toutes les pièces de Marcel Dubé écrites à cette époque, comme Les beaux dimanches ou Au retour des oies blanches, soit tous les conflits générationnels entre nouveaux riches déphasés et leurs enfants avides d’amour libre. Comme chez Molière, les pères y sont souvent aussi bornés qu’en perte d’autorité. Ici, Benoît Brière est exemplaire d’économie dans son rôle de paternel qui s’accroche aux valeurs anciennes au point d’accueillir à bras ouverts un menteur. Il est si facile de faire d’Orgon un benêt aveugle ; Brière et Marleau évitent ce piège.

     

    Illuminé aussi

     

    Avec sa barbe et ses longs cheveux, le faux dévot d’Emmanuel Schwartz rappelle quant à lui à la fois Raspoutine et Charles Manson, belles figures également passées maîtresses dans l’art d’abuser des gens peu sûrs d’eux en contexte de transformations sociales et d’accélération de l’histoire. Illuminé, ce Tartuffe l’est aussi, mais c’est surtout un profiteur de première classe, pas assez intelligent pour être machiavélique, plutôt maniéré et ridicule par moments. Il est surtout au bon endroit au bon moment.

     

    Comme il l’avait fait pour Les femmes savantes, Denis Marleau signe donc une comédie somptueuse, qui se veut moins une actualisation forcée du propos qu’un déplacement esthétique qui creuse quelques interstices et invite à la réflexion. Alors qu’on continue de répéter à qui mieux mieux que le génie de Molière fut de saisir ce qu’il y aurait d’universel dans la nature humaine, on nous souffle ici subtilement qu’il s’agirait peut-être moins d’une question de caractère que de contexte. Tartuffe n’est pas tant le moteur de la crise que son symptôme, son révélateur.

     

    L’art du comique

     

    Le tout est porté par une troupe particulièrement ferrée dans l’art du comique, où se démarque notamment, dans le rôle de la suivante Dorine — c’est donc son sein qu’on ne saurait voir —, une Violette Chauveau réactive et vive. Plusieurs scènes sont absolument désopilantes, à commencer par la querelle entre Valère et Marianne (Bruno Marcil et Rachel Graton), la sérénade où Tartuffe sort la guitare pour charmer Elmire (Anne-Marie Cadieux) et le fameux jeu d’adultère sur table avec le mari caché dessous. On reconnaît notamment à la précision du geste la griffe du fondateur d’UBU ; il m’a tout de même semblé que, par moments, ce superbe caprice du XVIIe siècle qu’est l’alexandrin obligeait à quelques simagrées, afin de garder le rythme.

     

    La seconde partie du spectacle, qui correspond aux actes IV et V, est plus sombre que la première, alors que la maisonnée se voit dépossédée de tous ses avoirs par les manigances du fourbe. Ce n’est pas le deus ex machina final, cette intervention du pouvoir royal censée renverser la fortune des uns et des autres, qui sauvera tous les meubles : dans le bref et exquis tableau doux-amer offert en épilogue, Denis Marleau montre que certaines fractures sont inévitables et définitives. Bien avant qu’Orgon n’ouvre sa porte, un inexorable loup nichait déjà en sa maison.

    Tartuffe
    Texte : Molière. Mise en scène : Denis Marleau. Une production du Théâtre du Nouveau Monde et d’UBU compagnie de création présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 22 octobre.












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