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    Un moderne chez les classiques

    Alexandre Fecteau monte «Le timide à la cour», une comédie du XVIIe siècle où les femmes mènent le bal

    24 septembre 2016 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Le metteur en scène Alexandre Fecteau s’est efforcé de distancier son spectacle de la légèreté originelle du dénouement.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le metteur en scène Alexandre Fecteau s’est efforcé de distancier son spectacle de la légèreté originelle du dénouement.
    Théâtre
    Le Timide à la cour
    Texte : Tirso de Molina. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Au théâtre Denise-Pelletier, du 28 septembre au 22 octobre.

    A priori, c’est le mariage théâtral le plus étonnant de la saison : le metteur en scène du très moderne NoShow qui dirige une comédie du XVIIe siècle. « Quand je monte des spectacles à l’extérieur de ma compagnie, j’aime beaucoup me faire déstabiliser par les directeurs artistiques, explique Alexandre Fecteau. Ça me plaît de me confronter à des textes qui sont loin de ce que je pourrais naturellement vouloir mettre en scène. »

     

    Et l’homme à la tête du théâtre Denise-Pelletier, Claude Poissant, a décidé d’orchestrer une rencontre entre Fecteau et le Théâtre de la Banquette arrière, une troupe très active qui célèbre ses 15 années d’existence, autour du répertoire du Siècle d’or espagnol. Leur choix s’est porté sur Le timide à la cour, une ingénieuse comédie d’intrigue écrite en 1611 par Tirso de Molina. Commandant une production titanesque — 400 pièces, bien que l’Histoire nous en ait légué seulement une fraction ! —, ce dramaturge a notamment créé le mythe de Don Juan dans L’abuseur de Séville.

     

    Alexandre Fecteau a découvert une pièce surprenante, misant sur des procédés « assez audacieux ». Facile de voir la modernité d’une oeuvre où un personnage narcissique tombe amoureux de sa propre image… Mais le créateur a surtout été séduit par l’importance et la substance des rôles féminins. « Ce sont les personnages féminins qui agissent dans le texte et qui ont les plus beaux morceaux. Mais en contrepartie — sûrement à cause de l’époque —, il s’y dit des énormités sur les femmes. »

     

    Ce sont elles qui prennent l’initiative en amour. Comme, dit-on souvent, elles sont aussi obligées de le faire dans le Québec contemporain. « Je pense que ça renvoie peut-être à la notion de privilège, réagit le metteur en scène. Un homme peut se permettre d’en faire très peu et quand même arriver à ses fins. Alors que pour une femme, dans n’importe quelle sphère de sa vie, j’ai l’impression que ça prend plus d’effort, de volonté [pour réussir]. »

     

    Ode au jeu

     

    Le timide à la cour est aussi truffée de travestissements et de jeux autour de l’identité. Désireux de s’élever socialement, un berger troque ses vêtements contre ceux d’un noble en fuite. À la cour, il tombe amoureux de la fille du duc, alors même que la très indépendante soeur de celle-ci est courtisée par un comte qui se fait passer pour un secrétaire…

     

    Sur cette grande scène qu’est la vie, la plupart des personnages jouent, empruntent des identités, se font un théâtre qui, pour Alexandre Fecteau, n’est pas exactement du mensonge. « Il y a une notion de beauté aussi qui s’y mêle : tant qu’à inventer, on embellit. Mais pas uniquement dans le but de tromper. Ça rejoint presque le plaisir de raconter, tout simplement. » Et en fabriquant, certains personnages se retrouvent même parfois à révéler, sans le savoir, des parcelles d’histoire vraie. « L’art est un mensonge qui dit la vérité », comme disait Cocteau…

     

    Faire ressortir cette mise en abyme, exposer la théâtralité de la pièce, voire jouer avec les niveaux de représentation, constitue l’autre grand axe de la mise en scène d’Alexandre Fecteau. « Je voulais qu’on sente la présence du Théâtre de la Banquette arrière. C’est une troupe qui dure, comme on en voit peu. » Sa distribution compte huit membres de la compagnie (Sophie Cadieux, Sébastien Dodge, Mathieu Gosselin, Renaud Lacelle-Bourdon, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus et Simon Rousseau), auxquels se sont ajoutés Roger La Rue et Kim Despatis.

     

    Liberté artistique

     

    Le metteur en scène s’est efforcé de distancier son spectacle de la légèreté originelle du dénouement. Une conclusion qui réserve à certains personnages féminins un sort peu enviable, tandis que les personnages masculins ne paient pas vraiment le prix de leurs actes. Autrement, il n’a pas senti le besoin de transposer une pièce qui possède déjà une qualité de classique « revisité ».

     

    Le peu conventionnel créateur de Changing Room signe ici sa seconde oeuvre de répertoire sur une scène institutionnelle, après Rhinocéros d’Ionesco au Trident. « Je me rends compte que j’aime ça. À condition d’avoir une certaine liberté. » Des coudées franches que l’artiste de Québec avait « surestimées » en montant Les fées ont soif à La Bordée, en 2014. Denise Boucher, révèle-t-il, n’a guère apprécié sa production. « Elle nous a fait retirer des choses après la première. Et parce qu’elle voulait imposer sa façon de voir, un projet de reprise à Montréal a avorté. Maintenant, je m’assure d’avoir cette liberté. Parce que le plaisir, c’est d’aborder le répertoire un peu comme une création. Et j’ai une approche presque événementielle, axée sur le moment présent, sur une rencontre directe avec le public. »


    Le Théâtre de la Banquette arrière à l’avant-plan Fondée en 2001 par dix comédiens (outre les interprètes du Timide à la cour, ajoutez Rose Maïté Erkoreka et Amélie Bonenfant), l’énergique compagnie aligne une dizaine de productions diversifiées. Si elle a amorcé son parcours par un Goldoni (Les femmes de bonne humeur) et monté des Américains (dont la pièce Autobahn de Neil La Bute), la troupe mise surtout sur les créations ces dernières années. On lui doit deux pièces de Mathieu Gosselin, La fête sauvage et Province, les récentes mises au monde du Damnatio memoriae de Sébastien Dodge et de Voiture américaine, signée par Catherine Léger, ainsi que des oeuvres collectives, incluant le spectacle à succès Les mutants.
    Le timide à la cour
    Texte : Tirso de Molina. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Au théâtre Denise-Pelletier, du 28 septembre au 22 octobre.












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