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    Festival TransAmériques

    La tyrannie des apparences, côté fille, côté garçon

    Incursion dans les esthétiques socialement engagées de Manon Oligny et de Pieter Ampe

    4 juin 2016 | Mélanie Carpentier - Collaboratrice | Théâtre
    La chorégraphe Manon Oligny se penche de manière récurrente sur la représentation du féminin et du corps-objet.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La chorégraphe Manon Oligny se penche de manière récurrente sur la représentation du féminin et du corps-objet.
    FTA


    À première vue, les démarches respectives de la Québécoise Manon Oligny et du Flamand Pieter Ampe paraissent inconciliables. D’un côté, l’illusion de la perfection au féminin avec une série de femmes-prototypes formatées pour correspondre aux attentes d’une hégémonie écrasante. De l’autre, une ode à la sexualité, à travers l’effeuillage des désirs loufoques d’un grand dadais barbu.

     

    Au milieu, le poids du regard d’autrui dans la construction de soi et la pression de correspondre à une image lisse et préfabriquée. Aussi bien chez Oligny que chez Ampe le corps sexué devient champ de bataille. Il se pose en résistance face aux représentations d’une normalité rigide qui continue d’enfermer l’individu dans un culte de la perfection et dans le règne des apparences.

     

    Les piliers d’un manifeste dansé

     

    Fin de série est une course à l’émancipation de cinq prototypes féminins pour une pièce de groupe à la distribution exclusivement féminine. « Les danseuses portent comme mandat un manifeste politique, affirme Manon Oligny. C’est une pièce féministe, bien sûr, mais au-delà du genre, elle nous rejoint tous, elle est humaniste. »

    On parle très peu du plaisir d’être sexuel de manière explicite, et c'est ce que je me permets sur scène
    Pieter Ampe
     

    C’est en 2008 que Manon Oligny commence à aborder dans ses travaux le phénomène de sérialité, notamment avec le projet in situ Où est Blanche-Neige ? (2012). Alors en pleine recherche sur la sérialité des corps féminins, elle découvre l’essai Les filles en série. Des barbies aux Pussy Riot (Remue-ménage), dont la force du propos va influencer le processus créatif de Fin de série. En entrant en contact avec son auteure, Martine Delvaux — qui l’assiste aussi dans la dramaturgie —, elle s’inspire de son étude sociologique et retient comme visuel l’idée du moule d’une chaîne de montage emprisonnant le corps de la femme dans un idéal inatteignable.

     

    « Les femmes que les interprètes incarnent se complaisent parfois dans le formatage, parce qu’elles y trouvent quelque chose de rassurant. Elles sont piégées dans le paradoxe de vouloir rentrer dans le carcan et sortir de l’anonymat du groupe », ajoute la créatrice. Depuis des années, et notamment à travers ses collaborations avec les écrivaines Nelly Arcan et Christine Angot, la chorégraphe se penche de manière récurrente sur la représentation du féminin et du corps-objet, entre résistance et soumission au conformisme.

     

    « Dans mes autres créations, je posais les femmes en compétition ou isolées les unes des autres, dans l’incapacité de s’entraider tant leur détresse est forte. C’est la première fois que j’intègre l’idée de solidarité féminine. Dans la sérialité, ces femmes recherchent des espaces de liberté et à sortir de l’aliénation. C’est aussi un combat contre la mort, où leur propre fin se joue », explique-t-elle.

     

    « Dans l’essai de Martine [Delvaux], l’image des poupées russes, soit l’idée que dans chaque femme il y ait une armée de petites filles, a particulièrement retenu mon attention », ajoute-t-elle. Dans la sérialité se rejoignent des communautés de femmes qui, en prenant conscience des diktats qui les restreignent, adhèrent au moule pour mieux le faire éclater de l’intérieur.

    Photo: Phile Deprez Pieter Ampe s’interroge sur la pression qu'on ressent à correspondre à une certaine image.
     

    Une sexualité positive et polymorphe

     

    Dans le duo masculin Still Standing You, présenté en 2011 au FTA, c’est sur fond de « bromance » et de masculinité que Pieter Ampe expérimentait la nudité en scène. Cette fois, avec pour seul partenaire le public, il dessine un parcours où il explore les multiples personnalités présentes en lui et les différentes facettes de sa sexualité. Se riant des stéréotypes et faisant fi du carcan des identités de genre, So You Can Feel est une ode à la découverte de soi, à travers la représentation d’une sexualité multiforme et hors codes.


    « Pourquoi ressent-on une pression à correspondre à une certaine image ? » s’interroge Pieter Ampe. Dans sa performance, il ne cherche pas à se centrer sur la masculinité, mais sur le fait d’être confronté sans cesse aux stéréotypes. « Je sais que cette énorme barbe que je porte est très connotée et représente quelque chose de fort masculin, déclare-t-il. À travers la performance, j’espère qu’elle sera de moins en moins au centre de l’attention. J’essaie de me défaire de cette image. Au-delà des différences de genre, il y a des choses basiques que nous partageons tous en tant qu’êtres humains, et les questionnements autour de la sexualité en font partie. »

     

    C’est à Berlin, lors d’un festival alternatif de pornographie, que le chorégraphe a pu mesurer la valeur que renferment les nombreuses différences existantes d’un individu à un autre. « Je voulais parler de la sexualité d’une autre manière que ce qu’on fait d’habitude. Généralement, on met en avant les problématiques de l’exploitation commerciale des corps et d’asservissement dans la représentation de la sexualité. C’est une dénonciation nécessaire, mais on parle très peu du plaisir d’être sexuel de manière explicite, et c’est ce que je me permets sur scène. »

     

    Alors qu’il estime que la sexualité dans l’art de la performance est généralement utilisée pour provoquer, il s’agit pour lui de faire reconnaître la sexualité comme une partie intégrante de nos vies, une énergie de création comme les autres. « Je crois qu’on peut parler de sexualité sans que forcément ça glisse dans la vulgarité ou que ça mène à l’acte sexuel, », déclare-t-il.

     

    Dans un désir de connexion avec les spectateurs, il se confronte au rejet et à l’inconfort. « Le rejet vient principalement du fait de ne pas reconnaître et accepter la différence. Je fais en sorte que ça fasse partie de ma performance, et cela à travers un parcours parsemé d’expériences intimes et personnelles dans lesquelles le spectateur peut reconnaître des moments aussi bien difficiles que fantastiques. »
     

    Fin de série
    De Manon Oligny, du 4 au 6 juin, à l’Agora de la danse.
    So you can feel
    De et avec Pieter Ampe, du 5 au 8 juin, au théâtre Prospero. Dans le cadre du Festival TransAmériques.












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