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    Cartographie de l’attraction des corps

    En puisant dans le discours de la révolution sexuelle, «Nos serments» dresse une autopsie du désir

    30 mai 2016 |Fabien Deglise | Théâtre
    «Nos serments», une pièce de Julie Duclos inspirée du film de Jean Eustache «La maman et la putain»
    Photo: Élisabeth Carecchio FTA «Nos serments», une pièce de Julie Duclos inspirée du film de Jean Eustache «La maman et la putain»

    Et si le noeud du problème était là, dans la confusion que le présent installe depuis quelque temps entre deux concepts fondateurs du rapprochement : le désir et la consommation ? Et si en croisant le chemin du capitalisme, la liberté sexuelle n’en était devenue que plus triste ? Et si en allant visiter les histoires d’amour paroxystiques de la Beat Generation les troubles contemporains de l’affection s’en retrouvaient éclairés autrement, d’une manière un peu plus salvatrice ? Et si…

     

    Avec Nos serments, la jeune dramaturge française Julie Duclos poursuit ici son enquête narrative sur le désir en explorant la triangulation des corps en attraction, tout en s’inspirant de l’oeuvre cinématographique de Jean Eustache La maman et la putain (1972). Un exercice de style qui, selon elle, complète une trilogie amorcée avec sa pièce Fragments d’un discours amoureux, inspirée de Roland Barthes, et Masculin/Féminin, inspirée du monde de Patti Smith, Jean-Luc Godard et Gilles Deleuze, et où l’amour, les sentiments, les différences et les similarités qui forment les couples, se déploient dans un ensemble de fragments singuliers pour mieux exposer et raconter l’universalité de la vie amoureuse.

    Parler d’amour, de comment les couples s’inventent, se construisent n’a jamais été aussi important dans une époque où le désir est aujourd’hui réduit, par certains services en ligne, à un acte de consommation
    Julie Duclos, dramaturge
     

    Pas si simple d’aimer

     

    « Parler d’amour, de comment les couples s’inventent, se construisent n’a jamais été aussi important dans une époque où le désir est aujourd’hui réduit, par certains services en ligne, à un acte de consommation, résume au téléphone la trentenaire qui, cette semaine, vient présenter sa nouvelle création à Montréal dans le cadre du Festival TransAmériques. Il y a quelque chose de triste dans cette façon qu’a la modernité de faire croire que l’autre peut se choisir comme on choisit un pot de crème entre cinq chez Monoprix [un supermarché français] et que le mystère de l’attraction, de la compatibilité peut désormais tenir dans un profil, dans l’affichage de ses goûts, d’une photo, de ses valeurs, alors que tout le monde sait que c’est bien plus compliqué que cela ».

     

    L’utopie de la vie à deux, le pari de l’harmonie dans l’intimité, voilà le socle sur lequel repose Nos serments, entre jeu et projections vidéo qui convoquent certaines composantes du film d’Eustache et de la tragédie qu’il expose. On la résume : Alexandre, intello germanopratin, se fait entretenir par sa maîtresse, mais s’éprend d’une jeune infirmière croisée à la terrasse des Deux Magots. Un « trip à trois » qui va lui faire mal et le forcer à choisir entre celle qui incarne la mère possible de ses enfants et l’autre dont la proposition est plus frivole.

     

    Héritiers d’une époque

     

    « Nous sommes les héritiers affectifs de cette époque, dit Julie Duclos qui a découvert le scénario de La maman et la putain alors qu’elle étudiait la comédie. Ce genre de comportement qui, à l’époque, a été exploré de manière massive est aujourd’hui dans la marge et témoigne même d’une certaine régression en matière d’exploration amoureuse. »

     

    Elle montre de nouveau du doigt la marchandisation de l’affection et de l’attraction des corps qui aurait transformé, dit-elle, la liberté et le désir en aliénation et en asservissement. Elle parle de l’héritage malheureux d’un féminisme qui, en appelant à la liberté des corps, les a placés face à de nouvelles contraintes. Et elle se questionne sur la façon dont cette oeuvre contemporaine française va être reçue au Québec où elle va être présentée pour la première fois.

     

    « Je suis curieuse, dit-elle. C’est un spectacle créé dans notre réalité, par des jeunes gens qui vivent et se questionnent sur l’amour, en France, aujourd’hui. Comment cela va-t-il être perçu ailleurs » que dans quelques villes de France et à Genève, en Suisse, où cette création a été livrée à ce jour, ajoutant ainsi une nouvelle interrogation dans son oeuvre : le désir d’une création, la sensibilité qu’elle a partagée au Théâtre de la Colline à Paris, peuvent-ils survivre à la traversée d’un océan ? Le mystère de l’attraction, ça peut aussi être ça !
     

    Nos serments
    Texte : Julie Duclos et Guy-Patrick Sainderichin. Mise en scène : Julie Duclos. Avec : Maëlia Gentil, David Houri, Yohan Lopez, Magdalena Malina et Alix Riemer. FTA, Centre du Théâtre d’aujourd’hui, 31 mai, 1 et 2 juin.












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