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    Festival TransAmériques

    Battre le vaudeville en neige

    Faisant fi de toute recette, Christoph Marthaler fait monter de manière débridée les oeufs de son «Île flottante»

    21 mai 2016 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    La pièce «Île flottante» sera accueillie au Théâtre Jean-Duceppe dès jeudi soir pour lancer le Festival TransAmériques.
    Photo: Simon Hallstrom La pièce «Île flottante» sera accueillie au Théâtre Jean-Duceppe dès jeudi soir pour lancer le Festival TransAmériques.
    Théâtre
    Une île flottante/Das Weisse vom Ei.
    Texte : d’après La poudre aux yeux d’Eugène Labiche. Mise en scène : Christoph Marthaler. Une production du Theater Basel et du Théâtre Vidy-Lausanne présentée au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts dans le cadre du Festival TransAmériques, du 26 au 28 mai.

    La seule visite de Christoph Marthaler à Montréal remontait à près de vingt ans. À propos de L’heure zéro ou L’art de servir, qui ouvrait l’édition 1997 du Festival de théâtre des Amériques, le critique Hervé Guay saluait dans nos pages cette « impitoyable satire de la classe politique allemande de l’après-guerre, présentée ici comme une bande d’hurluberlus ne se souciant que de livrer sottement des discours creux et de se comporter “comme il faut” dans un monde d’apparat et de cocktails ».

     

    Revoilà donc le maître suisse-allemand, artiste associé au Festival d’Avignon en 2010, de retour chez nous pour offrir une sucrerie décalée, sorte de pouding à l’arsenic dans lequel l’ex-critique de Libération Jean-Pierre Thibaudat a reconnu « le regard à la fois tendre et impitoyable comme toujours » du grand metteur en scène.


    Le principal intéressé, pourtant, parle d’une fantaisie hors parcours : « Ce n’était pas très sérieux comme travail, au départ ; nous nous sommes d’abord dit qu’on allait faire tout ce qu’on ne faisait jamais, en adoptant en dilettante un style qui faisait très parodie de la Comédie-Française, en exagérant », raconte en rigolant Christoph Marthaler au téléphone, à propos d’Une île flottante/Das Weisse vom Ei, dont la première eut lieu à Bâle en décembre 2013. Ledit « nous », ce sont quelques complices de longue date : la scénographe Anna Viebrock, le conseiller dramaturgique Malte Ubenauf et une garde rapprochée d’acteurs français, allemands et suisses.

    Photo: Simon Hallstrom Une scène de la pièce «Une île flottante»
     

    « Habituellement, chez moi, on chante et il y a de la musique live ; dans ce cas-ci, on le fait peu, et de manière très mauvaise. J’utilise aussi de la musique enregistrée, ce que je me refuse toujours à faire d’habitude », poursuit le hautboïste et flûtiste de formation également converti à l’opéra. Sur la scène surchargée de son Île flottante, accueillie au Théâtre Jean-Duceppe dès jeudi soir pour lancer le Festival TransAmériques, trône une harpe ; logique, dans la mesure où le texte d’origine précise que l’un des personnages est… pianiste.

     

    Un texte ? Des textes ? « Au départ, on improvisait à partir de cette idée d’avoir deux familles de petits-bourgeois qui se rencontrent, avec l’une qui parle en français et l’autre, en allemand. On avait plusieurs textes d’Eugène Labiche, mais aussi d’autres fragments éparpillés, plus contemporains. Finalement, La poudre aux yeux de Labiche nous donnait tout ce qu’on voulait, et c’était mieux que ce qu’on improvisait. » Pièce en deux actes tombée dans l’oubli, cette comédie de 1861 met en effet aux prises les Malingear et les Ratinois, qui rivalisent de (fausses) richesses pour une saugrenue histoire de dot.

     

    La faute à Jelinek

     

    Lorsqu’on lui demande ce qui l’a de nouveau poussé dans les bras de Labiche, celui qui montait en 1991 sa propre version de L’affaire de la rue de Lourcine a cette réponse surprenante : « C’est Elfriede Jelinek qui me demandait souvent de m’y remettre. Elle adore traduire Labiche en allemand, ce qui est drôle parce qu’entre ce théâtre et son écriture à elle, il y a tout un monde », dit-il, amusé, mesurant l’écart entre la plume du vaudevilliste du XIXe siècle et celle — caustique, de l'auteur de La Pianiste et des Drames de princesses.

     

    Marthaler enchaîne : « Il est vrai que les pièces de Labiche parlent de la société, du milieu bourgeois et petit-bourgeois, et c’est pour elle très inspirant », dit-il à propos de l’écrivaine lauréate du prix Nobel de littérature en 2004, qui n’a de cesse de pourfendre les élites culturelles et politiques autrichiennes, et tout particulièrement la droite et l’extrême droite, dans ses écrits comme dans ses interventions publiques.

     

    Si le vaudeville repose sur une efficacité et une mécanique d’orfèvrerie souvent réglée au quart de tour, Christoph Marthaler est plutôt un maître du dérèglement temporel, des pauses qui s’éternisent, des longs moments qui étirent de petits riens. « J’adore le vaudeville, j’aime le travailler, le transformer. Il y a des éléments assez surréalistes dans Labiche, je trouve, dans les atmosphères qu’il crée. » Nous évoquons ce grand détournement de comédie bourgeoise infusée à l’absurde qu’est La cantatrice chauve d’Eugène Ionesco, autre rencontre improbable entre deux familles sur fond de dérèglement linguistique.

     

    « Dans notre pièce, la famille allemande fait très petite-bourgeoise, alors que la française fait très… française ! C’est sur ce contraste-là qu’on a beaucoup joué, ainsi que sur celui des langues, évidemment. » Lui-même un Zurichois parlant un excellent français, le metteur en scène évoque le clivage entre les communautés francophone et germanophone dans son pays en usant du terme « Röstigraben », ou « fossé des Rösti », en référence à la galette de pomme de terre dont les Suisses-Allemands sont traditionnellement très friands. « Ils parlent habituellement peu le français, ils se contentent de sourire et de rigoler. Je les trouve en général plus coincés, alors que la Suisse française est plus ouverte. »



    Et aussi : découvrez les artistes qui participent au FTA dans un jeu-questionnaire réalisé par La fabrique culturelle, de Télé-Québec. 
     

    La pièce «Île flottante» sera accueillie au Théâtre Jean-Duceppe dès jeudi soir pour lancer le Festival TransAmériques. Une scène de la pièce «Une île flottante»
    Une île flottante/Das Weisse vom Ei
    Texte : d’après «La poudre aux yeux» d’Eugène Labiche. Mise en scène : Christoph Marthaler. Une production du Theater Basel et du Théâtre Vidy-Lausanne présentée au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts dans le cadre du Festival TransAmériques, du 26 au 28 mai.












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