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Théâtre - Un amour incompréhensible

Hervé Guay   30 janvier 2004  Théâtre
Nul n'est à l'abri d'une illumination. De l'événement qui fait basculer son existence. Sans espoir de retour en arrière. Et dont on chercherait en vain les raisons après coup. Parce qu'aucune d'elles n'est en mesure d'en expliquer les causes. Ni le succès d'une vie rangée, ni un démon du midi particulièrement salace.

C'est pourtant ce qui arrive au seuil de la cinquantaine à Martin, architecte à qui tout a réussi, mis à part un fils gay mais brillant. Alors, qu'est-ce qu'un si petit faux pas quand on a épousé une femme qu'on trouve aussi formidable qu'au premier jour, qu'on vient de se faire attribuer l'équivalent du Nobel dans son domaine et qu'on travaille à un projet pharaonique? Néanmoins, le comportement de Martin est erratique: il bredouille, il divague et il peine à retenir le secret qui le tenaille. Cet amour jettera bas l'échafaudage d'une existence stable et sèmera l'incrédulité chez ses proches. Nul ne s'en remettra.

Jamais peut-être, même chez Albee qui s'en est fait une spécialité, le rêve américain ne s'écroule-t-il si rapidement. Emporté d'une chiquenaude, il dévaste tout sur son passage. Cependant, les ingrédients s'avèrent les mêmes que par le passé: sexualité trouble, apparence de succès matériel et intellectuel ainsi qu'une hypocrisie consommée. Seulement, La Chèvre convoque deux dimensions explosives supplémentaires, la bestialité et la spiritualité, ce avec quoi les Américains n'ont pas l'habitude de rigoler.

D'où le registre inusité pour lequel a opté l'auteur de Qui a peur de Virginia Woolf?, celui de la farce tragique. D'ailleurs, sa Chèvre oscille constamment entre ces deux pôles, ce qui en rend la réalisation si difficile. À cet égard, l'équilibre n'a pas été trouvé au Rideau Vert. Pour faire court, la farce s'exprime trop par le cri et pas assez par le corps. En ce qui a trait au tragique, il émerge tardivement, essentiellement dans les dernières minutes, sans avoir suffisamment fait surface auparavant.

Des interprètes, Linda Sorgini est celle qui passe le plus aisément d'un état extrême à l'autre. Quand elle entre en scène, à la toute fin, son corps traduit l'étendue de l'effondrement subi. Et ce, même si la mise en scène ne l'incite guère à sortir du carcan du drame bourgeois. Au début, Guy Nadon sait exprimer, de multiples façons, la confusion. Par la suite, il ne va pas jusqu'au bout de sa descente aux enfers. En ami de toujours, Raymond Legault demeure assez carré. Presque à ses débuts professionnels, Frédéric Bélanger ne convainc guère en fils unique du couple. Son Billy s'avère puéril et criard, et, somme toute, il fait bien peu ses 17 ans.

En dépit d'une production inégale, cette nouvelle pièce d'Albee laisse le spectateur estomaqué, sans prise devant l'ampleur de la situation dramatique. Pareil à Martin, à sa femme, Stevie, et à son fils, Billy, il est désemparé. Il ne comprend pas pourquoi. Le chaos qui s'est déployé sur scène — même imparfaitement, dans ce cas-ci — l'a gagné. Envolées, les règles, le sang a coulé et l'a éclaboussé lui aussi. En fait, «cela» peut-il aussi s'appeler de l'amour?
 
 
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