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    L’admiration, le sublime, la révolte

    Passer par Sarah Bernhardt pour réfléchir à nos rapports au pouvoir et à l’argent

    7 novembre 2015 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    Pour Michel Marc Bouchard cette pièce, qui met en vedette Anne-Marie Cadieux, est « mon poème d’amour au théâtre ».
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Pour Michel Marc Bouchard cette pièce, qui met en vedette Anne-Marie Cadieux, est « mon poème d’amour au théâtre ».

    Mises en abyme, jeux de rôles, jeux de masques, psychodrames ; le théâtre était déjà partout dans l’oeuvre de Michel Marc Bouchard. Ne citons qu’un exemple, le plus vertigineux peut-être, le plus beau aussi : ces prisonniers interprétant des collégiens, eux-mêmes engagés dans la reconstitution scénique d’une pièce inspirée d’un mystère médiéval. C’était dans Les feluettes ou La répétition d’un drame romantique, en 1987, il y a bientôt 30 ans.

     

    User de la fiction à l’intérieur de la fiction, du mensonge organisé agissant comme un révélateur de la vérité des personnages, l’auteur dramatique avoue s’y être adonné à de nombreuses reprises. « Cela dit, je n’avais toujours pas écrit mon hommage, mon poème d’amour au théâtre. C’est cette pièce-là », affirme-t-il en parlant de La divine illusion, qui prend l’affiche ce mardi au Théâtre du Nouveau Monde, dans une mise en scène de Serge Denoncourt.

     

    « Pour l’écrire, j’ai dû revenir à des questions de base, naïves mais essentielles : à quoi sert l’art dans notre société ? Est-ce qu’on ne s’adresse qu’à des gens déjà convertis aux mêmes idées que nous ? L’art bourgeois ne rejoint-il que la bourgeoisie, et le pamphlet politique uniquement ceux qui sont déjà disposés à l’entendre ? » De sa réflexion sur ce clivage, il dit avoir tiré la vision du théâtre qu’il défend dans sa pièce, c’est-à-dire la délicate mais nécessaire cohabitation de l’admiration, du sublime et de la révolte.

     

    L’histoire comme lentille

     

    C’est cette traversée du miroir que vivra Michaud, séminariste aux prétentions littéraires que la visite de Sarah Bernhardt met dans tous ses états. Nous sommes à Québec en 1905, et la grande actrice française débarque du train en plein hiver, accueillie par Louis Fréchette qui lui dédie un poème. Découvrant ce qui se cache sous le clinquant et le faste, mais aussi entre les murs des usines de sa ville où travaillent des enfants dans des conditions misérables, notre écrivain en devenir fera à la dure l’expérience du monde.

     

    Dans ce personnage à qui le jeune comédien Simon Beaulé-Bulman donnera vie, Bouchard se revoit lorsqu’il avait 15 ou 16 ans : « Comme lui, j’étais attiré par le sublime, l’adulation, le côté “ Aimez-moi ! ” du théâtre. J’ai rapidement compris que ça pouvait être autre chose, que c’était également une manière de transmettre une vision du monde au public. Ce fut mon propre passage à l’âge adulte, ma perte d’innocence, ma prise de conscience que j’ai tenté de transposer ici. »

     

    Comme c’était le cas dans Les muses orphelines, Les feluettes ou encore Le voyage du couronnement, Bouchard situe son oeuvre dans le passé, question d’éclairer le présent. « Pour moi, c’est un jeu de lentilles. La première, c’est ce détour par l’histoire, cette mise à distance qui peut être assez séduisante. Il y a une deuxième lentille, grossissante celle-là, qui permettrait de révéler peu à peu l’actualité des enjeux. Quand j’ajuste la troisième, on se rend compte que depuis le début, ça parle de vous autres, de nous autres dans le fond. »

     

    Dans l’esprit de George Bernard Shaw

     

    Michel Marc Bouchard croit encore au théâtre comme agora, comme lieu de réflexion sur la Cité. Du moins le souhaite-t-il ardemment : « Est-ce que c’est encore possible de s’y interroger sur notre rapport au pouvoir, à la foi, à l’argent ? Là-dessus, je rejoins un peu George Bernard Shaw, lui-même anticapitaliste et anticlérical notoire. »

     

    Genèse inusitée, en effet, que celle de cette Divine illusion, d’abord créée en anglais l’été dernier au fameux Shaw Festival de Niagara-on-the-Lake, d’après la traduction de Linda Gaboriau. Travaillant en tandem avec cette complice de longue date, Bouchard a pu profiter à plein du contexte de création extraordinaire que représente cette institution canadienne longtemps dédiée au célèbre auteur de Pygmalionet à ses contemporains, qui accueille désormais aussi créations et oeuvres récentes.

     

    « Linda et moi avons pu cheminer durant trois années d’écriture avec les mêmes acteurs, ce qui est un luxe absolu », précise celui qui répondait à l’invitation de la metteure en scène Jackie Maxwell, directrice artistique de cette compagnie permanente qui compte près de 80 interprètes et qui dispose de quatre lieux. « Ils vont monter annuellement une dizaine de shows qui vont jouer pendant cinq mois, parfois à raison de huit représentations par jour au total. On parle de milliers de spectateurs, ça fait pratiquement vivre la ville durant cette période. Ça fait rêver… »

     

    Pour sa part, la production du TNM permet à Michel Marc Bouchard de renouer avec une ancienne camarade de classe, avec qui il étudia jadis à l’Université d’Ottawa : Anne-Marie Cadieux, qui sera ici Sarah la divine. « On ne s’était jamais retrouvé, professionnellement parlant, c’est donc un grand plaisir. Et pour avoir assisté aux enchaînements, je pense sincèrement que c’est une des choses les plus émouvantes que j’aie faites. »

    La divine illusion
    Texte : Michel Marc Bouchard. Mise en scène : Serge Denoncourt. Une production du Théâtre du Nouveau Monde présentée du 10 novembre au 5 décembre.












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