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    Théâtre

    L’icône qui pleure

    Alexandre Cadieux
    29 septembre 2015 |Alexandre Cadieux | Théâtre | Chroniques
    Théâtre
    Sauvageau Sauvageau.
    Texte et mise en scène : Christian Lapointe, d’après les écrits d’Yves Hébert Sauvageau. Une production du Théâtre d’Aujourd’hui et du Théâtre Blanc présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 10 octobre, puis au Théâtre Périscope de Québec du 10 au 28 novembre.

    C’est la grande photo d’un jeune homme au sourire à peine retroussé entre tristesse et ironie. De ses yeux brillants, l’intervention divine de la projection numérique fait couler de longues traînées de larmes, comme celles qui suintent du visage des statues miraculeuses. Au Théâtre d’Aujourd’hui, scène de cette apparition, on peut se poser légitimement la question : ressuscite-t-on l’écrivain pour en faire un martyr ?

     

    Né en 1946, mort par sa propre main en 1970, Yves Hébert avait eu le temps de se rebaptiser Sauvageau et d’écrire. L’univers langagier de celui qui fut aussi acteur puise abondamment dans l’imagerie chrétienne, comme en témoigne le collage effectué par le metteur en scène Christian Lapointe sous le titre de Sauvageau Sauvageau. De l’agneau sacrificiel au missionnaire en terre maudite, celui que l’on connaît surtout pour la pièce baroque Wouf Wouf se voit peint, dans ses propres mots, comme portant des oripeaux bibliques et implorant le pardon divin.

     

    On se l’imagine bien aussi en Christ chassant les marchands du temple, par des fragments critiquant de manière virulente télévision et consommation à outrance. Mais cette croisade, tout comme la volonté sans cesse réitérée de bâtir quelque chose de signifiant, est minée par ce terrible complément de la lucidité qu’est le sentiment d’impuissance : « Je vis sur les nerfs, tout me fait peur… »

     

    Un portrait complexe

     

    Si Christian Lapointe partage avec ce disparu de notre dramaturgie un regard impitoyable sur nos dérives sociétales et un certain jusqu’au-boutisme théâtral, le créateur contemporain ne cède pas au romantisme avec ce spectacle. J’entends par là que, plutôt que de s’en tenir à une lecture qui aurait uniquement fait de Sauvageau un « suicidé de la société », victime trop fragile d’un système inhumain, Lapointe a ménagé des espaces qui permettent d’appréhender son objet dans toute sa complexité et sa poésie singulière.

     

    Cela passe d’abord par une introduction plus documentaire qui brosse le portrait d’un jeune homme sensible et doué, oui, mais difficile aussi, « jaloux dans le travail » selon quelqu’un qui croisa le météore. Conviées à la barre du temps, ce sont de grandes voix du théâtre québécois qui sont appelées à témoigner ici : Jean-Louis Millette, Jean-Louis Roux et Jean-Pierre Ronfard, parmi d’autres, évoquent sur bande magnétique le grand type rencontré à l’École nationale ou chez les Jeunes Comédiens du Théâtre du Nouveau Monde.

     

    La belle et grande trouvaille reste surtout le dédoublement de la voix en deux figures, celle du jeune homme intense qui mit fin à ses jours et celle du quasi-septuagénaire qu’il aurait pu être aujourd’hui. Le dialogue rêvé permet en quelque sorte de laisser poindre les contradictions, de nuancer sans le railler un absolutisme aux accents parfois destructeurs et d’illustrer les tensions à l’oeuvre entre verdeur et sagesse, entre fidélité et renoncement.

     

    La fabrique du théâtre

     

    Sauvageau Sauvageau porte aussi la marque d’une autre idée forte qui irrigue la pratique de Christian Lapointe : le théâtre est une fabrique dont il faut donner à voir les rouages. Symbole fort de ce parti pris, un piano mécanique aux entrailles exposées laisse voir ses marteaux frappant la mélopée composée pour le spectacle par David Giguère.

     

    Ainsi, Gabriel Szabo et Paul Savoie sont moins ici des interprètes que les producteurs d’une parole chevillée au corps. Plutôt que d’incarner, ils émettent, ils rendent. Ce sont bien eux qui nous accueillent du regard, et c’est devant nous qu’ils enfilent leurs semblables déguisements sauvagiens. Performeurs empoignant souvent le microphone, ils assurent également eux-mêmes la manipulation de la scénographie.

     

    Ce refus de l’illusion ne se fait pas aux dépens de la transcendance, heureusement ; le piano a beau être ouvert, le voir s’actionner tout seul demeure saisissant, et sa musique nous hante. Il en va de même du jeu. Tout le mysticisme et la colère de Sauvageau sont charriés dans le monologue central de Szabo, affaire de flot verbal et de muscles. Lévite-t-il ? On dirait que oui… mais peut-être est-ce une question de foi.

    Sauvageau Sauvageau
    Texte et mise en scène : Christian Lapointe, d’après les écrits d’Yves Hébert Sauvageau. Une production du Théâtre d’Aujourd’hui et du Théâtre Blanc présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 10 octobre, puis au Théâtre Périscope de Québec du 10 au 28 novembre.












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