Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Le jeune homme et la mort

    Avec «Sauvageau Sauvageau», Christian Lapointe fait revivre un artiste avant-gardiste disparu trop tôt

    19 septembre 2015 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Christian Lapointe fait découvrir Yves Sauvageau, artiste mythique mais inconnu du grand public.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Christian Lapointe fait découvrir Yves Sauvageau, artiste mythique mais inconnu du grand public.

    « Le théâtre québécois n’aurait probablement pas été le même s’il avait survécu. Il était destiné à en bousculer la forme et le contenu. » Christian Lapointe compare Yves Sauvageau à une météorite qui s’est dissoute en entrant dans l’atmosphère. L’auteur s’est suicidé à 24 ans, avant d’avoir pu accomplir ses immenses promesses. Mais non sans avoir auparavant posé « une bombe » lyrique et éclatée : Wouf Wouf, « musical acide » rompant avec le réalisme psychologique qui caractérisait jusqu’alors la dramaturgie d’ici.

     

    En 1969, un an après les débuts historiques de Michel Tremblay, le jeune créateur introduit donc « un changement de paradigme » dans un art qui vivait, et qui vit encore un peu aujourd’hui, croit le metteur en scène, « sous le règne de la clarté narrative d’un récit qu’on doit comprendre avec des personnages ancrés dans le réel ». Qui sait si son oeuvre aurait orienté autrement la dramaturgie madein Québec…

     

    Dans sa création, qui s’ouvre par un prologue à saveur documentaire appuyé par des archives, Christian Lapointe fait découvrir ce « personnage historique de notre théâtre », artiste mythique mais inconnu du grand public. À partir de sept pièces et poèmes, le metteur en scène a construit un collage où Sauvageau dialogue avec lui-même. Et en dépouillant Wouf Wouf d’éléments scandaleux pour l’époque, désormais datés, il a découvert une parole aux résonances contemporaines. « C’était un être en avance sur son temps et pour qui vivre était probablement insupportable. »

     

    Son oeuvre met en lumière une « rébellion contre un monde conformiste qui oblige à entrer dans le moule, une incapacité à vivre dans une société désenchantée où tout devra devenir utilitaire ». Et la situation a bien empiré en 45 ans. Fête de la langue, la pièce renoue aussi avec la « capacité des poètes à forger le monde avec des mots », à l’heure où cette parole a perdu de sa puissance. « Quelle est la place de la poésie dans notre société ? Une société comptable où l’on essaie de nous faire croire que l’art doit être utile afin d’être financé ! Il y a présentement des forces, politiques ou de communication, qui s’efforcent de changer la nature des mots. Dans un monde comme ça, le poète est dangereux, parce qu’il peut redonner aux mots leur valeur quintessentielle. Et chez Sauvageau, il y a cette fulgurance langagière d’un être qui a besoin de pouvoir rêver pour vivre. »

     

    Rencontre entre la vie et la mort

     

    Dialogue entre le jeune homme de 1970 et une « version fantasmagorique » de l’auteur à l’âge qu’il aurait aujourd’hui, Sauvageau Sauvageau confronte pulsion de mort et désir de vivre, « un combat qu’on vit tous en nous ». Christian Lapointe s’avoue fasciné par la question du suicide dans un Québec où se commettraient dix tentatives par jour, avec trois personnes parvenant à leurs fins. Et la figure mythique de l’artiste qui s’autodétruit est prégnante au pays d’Aquin et de Gauvreau.

     

    En plus, Sauvageau s’est donné la mort en pleine crise d’Octobre. « Il a pris 36 caps d’acide le jour où les chars d’assaut sont entrés dans Montréal. C’est dur de ne pas faire le parallèle entre la disparition de ce jeune talentueux, qui était voué à être un grand acteur, et notre société qui s’avorte elle-même constamment, malgré son potentiel créatif. »

     

    Le metteur en scène parle de haine de soi, de notre culture dominée par une autre, d’une identité complexe parce que les Québécois sont à la fois colonisés et « coupables d’avoir colonisé »« Je pense aussi qu’on donne seulement des moyens à nos artistes quand ils sont rendus au bord du burn-out. Mais c’est aussi du mal-être chez certains. »

     

    Passionné et entier, Lapointe est lui-même de la trempe des artistes chercheurs d’absolu (témoigne sa récente lecture marathon, durant 70 heures, d’Antonin Artaud). Le metteur en scène de l’étonnant Oxygène, qui se plaît à offrir des aventures théâtrales toujours différentes, tente chaque fois de ne pas proposer « un produit de divertissement de plus ». Notamment en mettant ce sujet tabou, la mort, au centre de ses créations. « C’est elle qui fait qu’on se sent vivant, qui nous resensibilise. »

     

    « Éloge de la vie », la pièce met face à face un grand vétéran, Paul Savoie, et le jeune Gabriel Szabo (qui a d’ailleurs auditionné à l’école de théâtre avec une scène de Sauvageau…). Lapointe s’emballe pour sa performance « exceptionnelle ». « Non seulement Sauvageau Sauvageau fait revivre un puissant artiste oublié de notre Histoire, il révèle un jeune acteur du même âge, aussi promis à un grand avenir. Mais qui est totalement dans la vie. C’est très excitant. »

    Sauvageau Sauvageau
    D’après l’oeuvre d’Yves Sauvageau. Adaptation et mise en scène : Christian Lapointe. Une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et du Théâtre Blanc. Du 22 septembre au 10 octobre.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.