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    Chefs d’accusation

    Avec «J’accuse», l’auteure dramatique Annick Lefebvre présente cinq chants pour autant d’alouettes en colère

    11 avril 2015 | Alexandre Cadieux - Collaborateur | Théâtre
    Annick Lefebvre, auteure de la pièce «J’accuse»
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Annick Lefebvre, auteure de la pièce «J’accuse»
    Théâtre
    J’accuse. Texte d’Annick Lefebvre publié chez Dramaturges éditeurs. Mise en scène : Sylvain Bélanger. Une production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui présentée du 14 avril au 9 mai.

    Leur réquisitoire semble avoir peu à voir avec la colère d’Émile Zola et son brûlot contre l’injustice flagrante dont fut victime Alfred Dreyfus. Pourtant, du J’Accuse… ! de 1898 à ce J’accuse de 2015, il y a le poids de la colère, l’impérativité de la prise de parole et le soupçon de mauvaise foi nécessaire pour faire image et rompre avec le consensus. Empoignant les mots d’Annick Lefebvre, les comédiennes Léane Labrèche-Dor, Ève Landry, Debbie Lynch-White, Alice Pascual et Catherine Trudeau chargent et dénoncent.

     

    Le tribunal officiera au Théâtre d’Aujourd’hui, sous la juridiction du metteur en scène Sylvain Bélanger. Et les procureures en place ciblent large : des avocates carriéristes aux « penseurs idéalistes de gauche du Devoir », d’« Isabelle-Boulay-la-matante-suave » au sempiternel et immuable pot-pourri chansonnier de la Saint-Jean-Baptiste, tout y passe, avec en toile de fond les doutes, les petites lâchetés et les pieux mensonges de tout un chacun.

     

    Cette femme dont chaque monologue évoquerait une facette, serait-ce l’auteure elle-même ? suggèrent les signes autoréférentiels plus ou moins subtils saupoudrés ici et là dans le texte. « Ça fait partie du jeu de l’écriture que d’explorer cette frontière entre ce à quoi j’adhère et ce à quoi je n’adhère pas, entre ce que j’accuse pour vrai et des discours qui au contraire m’oppressent, clarifie l’auteure, remarquée en 2013 pour sa pièce Ce samedi il pleuvait. Si je m’apprête à porter un jugement sur une fan d’Isabelle Boulay et sur sa manière d’agir, par souci de justice je dois me mettre moi aussi la tête sur le billot. D’où l’idée de dévoiler aussi en douce quelques vérités peu glorieuses sur ma propre vie… »

     

    Sus au consensus

     

    « On sait quand même à qui on parle, à qui on s’adresse, quand on écrit du théâtre au Québec. Ce serait facile de créer un show qui ferait consensus d’un bout à l’autre chez ce public-là, ce qui reviendrait à me déresponsabiliser », enchaîne-t-elle. Lefebvre cite comme exemple le segment mettant en scène « Celle qui agresse », propriétaire d’une PME, interprétée par Catherine Trudeau et dont on ne saurait qualifier le discours de social-démocrate : « Un point de vue comme le sien, je l’entends dans la rue ou dans mes partys de famille. Dès lors, il a complètement sa place sur une scène, surtout dans un spectacle qui cherche à soulever des enjeux sociaux. Mon travail, c’est de faire comprendre quel est le chemin qui la mène à dire ça, les raisons pour lesquelles certaines pensées inavouables surgissent tout à coup, débordent. »

     

    Léane Labrèche-Dor, qui a hérité du rôle plus en douceur de « Celle qui aime », loue le travail de Sylvain Bélanger en ce sens. « Un personnage comme celui de Catherine, ce serait tellement facile d’en faire un pastiche, une matante niaiseuse de comédie qui correspondrait à tous les clichés qu’on a dans nos têtes et dont on pourrait rire. Le vrai défi, c’est de l’incarner dans le corps et dans la voix d’une femme sensée, pour qui on pourrait avoir, malgré tout, de la compassion. Et ça, Sylvain l’a parfaitement compris. »

     

    Incarner avec justesse les paradoxes plutôt que de les balayer du revers de la main demeure, selon les deux créatrices, la meilleure option pour éviter le prêt-à-penser. « Il revient ensuite à chacun de faire son propre cheminement, son examen de conscience personnel », explique la jeune comédienne que l’on a pu voir dans Les muses orphelines chez Duceppe en 2013 ainsi qu’au sein de l’équipe de SNL Québec, sur les ondes de Télé-Québec jusqu’à tout récemment.

     

    Parler, même à soi

     

    Les déversements qu’elle a composés sont-ils, selon Annick Lefebvre, des accès au flux de conscience ou de véritables prises de parole ? « Elles parlent. Après avoir trop longtemps accumulé, ç’a explosé, quitte à dire des choses qui dépassent la pensée. Elles le font par instinct de survie, d’ailleurs. Ce n’est pas un monologue intérieur, ça s’adresse à quelqu’un, même si ce n’est pas toujours précisé à qui. »

     

    Réfléchissant tout haut à son propre personnage, Labrèche-Dor nuance ainsi : « Un monologue intérieur, ça peut aussi être adressé, dans la mesure où tu as un interlocuteur quand tu parles dans ta tête, c’est toi. Je le fais dans la vie, et je ne pense pas que ça fait de moi quelqu’un de trop débile. Ça revient à penser en mots plutôt qu’en images, à essayer de se comprendre, de se convaincre soi-même… » Selon elle, le monologue de « Celle qui aime » constituerait l’amorce d’une déclaration destinée à quelqu’un qui ne l’entendra jamais.

     

    Le temps file, et déjà il faut libérer Annick Lefebvre, très occupée ce printemps. Le soir de notre rencontre, elle participait au dévoilement de la programmation du Jamais lu, où elle présentera un Show du non-exil concocté en duo avec Olivier Sylvestre. Le lendemain, elle s’envolait pour la France afin d’assister aux représentations de La machine à révolte, texte pour ados commandé là-bas par deux centres dramatiques nationaux. La protégée d’Olivier Choinière, qui a choisi de partager avec elle l’importante bourse associée au prestigieux prix Siminovitch que l’auteur de Félicité s’est vu accorder en octobre dernier, sera de retour à temps pour le début des audiences publiques, ce mardi soir qui vient, au Théâtre d’Aujourd’hui.

     

    Portées par le poids de la colère, Léane Labrèche-Dor, Ève Landry, Debbie Lynch-White, Alice Pascual et Catherine Trudeau chargent et dénoncent dans ce J’accuse inquisiteur.

    Annick Lefebvre, auteure de la pièce «J’accuse» Portées par le poids de la colère, Léane Labrèche-Dor, Ève Landry, Debbie Lynch-White, Alice Pascual et Catherine Trudeau chargent et dénoncent dans inquisiteur. Empoignant les mots d’Annick Lefebvre, les comédiennes chargent et dénoncent.
    J’accuse
    Texte d’Annick Lefebvre publié chez Dramaturges éditeurs. Mise en scène : Sylvain Bélanger. Une production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui présentée du 14 avril au 9 mai.












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